mardi 1 février 2011

Le Père Noël, le Gauchito Gil, les suceurs de sang et triste Fin.


Notre bonne étoile a pris l’habitude d’ensoleiller les jours de repos et de faire pleurer le ciel les jours de marche. En se rapprochant du rio Paranà dans une zone d’estuaires par un temps lourd, les vampires sont de sortie. Non pas les chauves-souris réputées pour venir sucer le sang du bétail, mais les moustiques, ennemis imbattables et obstinés. Les chevaux d’une même troupe se grattent mutuellement le garrot ou l’épaule pour se faire des calins. Ils appréciaient déjà que nous les calinions de la sorte, eux-mêmes ne résistant pas au plaisir de nous gratter à leur tour le dos de leurs grandes dents jaunes. Lorsque les moustiques ont été particulièrement virulents la nuit, le pansage est alors d’autant plus apprécié. Ils tendent la tête d’un air béat, la babine qui papillotte montrant clairement la satisfaction éprouvée.

Au petit puesto d’Arroyo Pelon, Marcial, Ramonita et leurs zébus nous reçoivent cordialement. Après la messe, tous les voisins se réunissent autour d’un banquet auquel nous sommes conviés. Polenta au poulet et guiso de chorizo sur fond de folklore qui grésille. La vie paraît tranquille. “Trop tranquille, ajoute Patricia 18 ans, je préfère être à Buenos Aires où je fait mes études que de rester dans un trou perdu.” Discours classique de l’exode rural de la jeunesse.
Trente derniers kilomètres nous séparent de San Luis del Palmar que nous comptons rallier en ce jour du 24 décembre. Le ciel gronde de nouveau sur le chemin et nous trempe deux heures durant. “On va finir par manger des pâtes à la sauce désydrathée pour Noël.” désespère Clio.
A l’entrée de la cité, Marcial et son frère Tito sur les préparatifs du réveillon nous hèlent. Ils nous trouvent un terrain provisoire pour les chevaux. Les affaires n'étant pas en sécurité, nous passons Noël avec notre famille à quatre pattes. Côtelettes, frites, brioche arrosés de cidre et de fernet ferons tout de même un repas de roi. Crustacés et champagne resterons au pays imaginaire. A minuit, pétards et feux d’artifice fusent de partout. L’impressionnant capharnaüm effrait nos compagnons chiens qui aboient pendant que les chevaux galopent dans tous les sens.


Désireux de profiter des fêtes et de reposer la caravane avant la traversée du Chaco, Tito nous obtient l’autorisation d’investir le terrain du club de foot. Nous faisons rapidemment la connaissance de jeunes sportifs fêtards, de tous les enfants curieux du voisinage ainsi que de la famille Ledezma. Macho possède quelques chevaux qui lui servent à tracter une charette. Le service des éboueurs municipaux étant payant, certaines personnes sous-traitent. C’est ainsi que Macho part chaque matin faire la tournée de ses clients ramasser les ordures qu’il entasse ou brûle chez lui. D’autres sans trop de conscience vont simplement les déverser plus loin dans la nature ou dans le rio le plus proche. Un immense four leur sert également à fabriquer des briques qu’ils livrent avec cette même charette. Mimi fait quelques ménages pendant que leur fils Tulio écoute du chamame à fond toute la journée, criant à tue tête pour saluer chaque passant. Son frère Alfredo engagé dans l’infanterie est ici en vacances avec sa copine Mariana et leur fille Milagro au caractère de cochon. Une famille joyeuse et hospitalière avec qui on ne peut s’ennuyer. Nous sommes à leur côté pour fêter la nouvelle année. Poulet et porcelet trônent sur la table. Cidre, bière et fernet passent derrière la cravate. Macho est cependant à l’eau. N’en croyant pas nos yeux, il explique qu’il doit tenir sa promesse faite au Gauchito Gil, trois mois sans une goutte d’alcool.
Le pub, le bal et la boite de nuit n’ouvrent pas avant deux heures du matin. La jeunesse traîne sur la place. Les lieux de fête faisant résonner cumbia, raggatown ou chamame sont tellement bondés que nous choisissons de désaltérer et de rire dans la rue en compagnie d’Iban et de Juan dit El Russo. Comme la police ne cesse bientôt de tourner pour faire respecter le cessz le feu à six heures du matin, sans musique les esprits s’échauffent sur la place. Un bel orage viendra raffraichir les idées des plus énervés.

Vient ensuite le temps de se moderniser, ou bien la recherche de nouveau matériel. Gaby nous a fait baver à Mburucuya en nous montrant une selle idéale pour la randonnée. Il nous a mis en tête que cela pouvait se trouver à Corrientes. La congalla de Bariloche a les arçons beaucoup trop galbés ce qui la fait courrir sur le dos tout en appuyant trop au milieu. Egalement trop ouverte à l’arrière, elle descend trop sur les côtes. Avec la chaleur, les muscles sont plus sensibles, Mouloud et Godo fatiguent de cette selle. Nous désespérons de ne trouver que des ricados constitués de joncs fourrés dans du cuir, fabrication qui blesse pour un travail de longue haleine, ou bien que des selle de pato bien trop longues appuyant alors sur les reins.
Ce sera finalement grâce ou plutôt à cause de Rustine que nous trouvons notre bonheur. Pendant les fêtes, les enfants ne cessent de tirer des pétards. Attachée à côté de la tente durant notre absence, cette chère gardienne à pattes se trouve complètement affolée par deux puissantes détonations. A notre retour, nous trouvons notre habitation de poche détruite, arrachée, machouillée, en lambeaux. Les jeunes qui assistèrent au massacre n'ont rien pu faire de peur d'y perdre quelques doigts. C'est donc sur le chemin pour racheter une nouvelle maison que nous entrons dans une ultime talabartería. Le type nous sort deux vieilles selles poussiéreuses de derrière les fagots, de la police montée paraît-il. Marché conclu. Nous vendons nos congallas et commençons à réparer nos vieilleries, beaucoup plus faciles à modifier que nos anciennes. Etant imposible de trouver une selle de bât correcte, nous trouvons un vieux squelette en bois à retaper dans une menuiserie. Elias et Pedro de la talabartería Valenzuela nous offrirons le cuir et Luisito fera un travail remarquable.

Durant ces quelques expéditions, nous arpentons les rues de Corrientes, son asphalte brulant, ses gazs d'échappement et ses plages de la Costanera sur le rio Paranà. Au milieu de cette immensité de béton déhambulent des charettes. Eboueurs clandestins qui font le travail pour une bouchée de pain. Le cheval, la mule ou l'âne sont leurs outils de travail, mais ceux-ci ne devant pas coûter cher, on les retrouvent en piteux états. Harnachements maison blessants, fers branlants, maigreur et surtout un regard si triste… Ils invoquent la pitié, travaux forcés dans une prison de ciment, tirant comme des forçats une charette mal équilibrée, attelée de biais. En fin de journée, ils sont lachés dans les rues de banlieue, à eux de se débrouiller pour trouver à manger. Certains sont alors contraints de fouiner dans les poubelles. Quelle reconnaissance pour un animal si noble qui consacre se vie à travailler pour l'homme ?

Les premières notes de folklore retentissent ce matin dans le village, les maisons s'ornent de drapeaux rouges. En ce 8 janvier, c'est la fête du tant adulé Gauchito Gil. Chez les Ledezma c'est un grand banquet qui s'organise, des groupes de chamame viennent toucher la guitare et l'accordéon. Godofredo et nous-même participons à la course de rue. Nous perdons quelques bières face à leurs petits chevaux. Les bouteilles tombent, les bonhommes aussi. Tulio est à son comble, danse, crie, chante en tapant des pieds. Toute la tournée jusque tard le soir la fête bat son plein. Antonio Gil est remercié et couvert d'offrandes, vin, wisky, argent, cigarettes, fleurs…

Rita s'est enfin remise d'une foulure au genoux gauche sûrement occasionnée lors d'une parade nuptiale. En période de chaleurs, elle s'était amourachée d'un etalon de l'autre côté de la clôture, heureusement solide. Générant la jalousie du petit Mouloud, ce dernier la chassait peu délicatement.
Nous sommes déjà le 17 janvier, il est largement temps de se remettre en route. Les aux-revoirs à nos voisins et amis Macho, Tulio, Alfredo, Mariama… sont des plus émouvants. Mimi pleure en nous prenant dans ses bras. Instant à la fois triste et magique. Qu'il est beau de pouvoir porter tant d'affection à quelqu'un en si peu de temps. La relation est telle que nous avons la sensation de nous connaître depuis si longtemps. C'est le coeur pincé que nous cheminons jusqu'à l'entrée de Corrientes. Nous y chargeons les chevaux dans un van afin de passer le pont au trafic ininterrompu qui nous mènera au Chaco.

Mundo chaqueño.

Le petit village de pêcheurs sur la rive de l'impétueux rio Paranà propose des étalages de poissons de tailles respectables. Le Gauchito Gil veille à l'entrée sur ses habitants. Nous accrochons à son sanctuaire les fleurs rouges de Macho et Mimi. Un petit vieux bazané aux cheveux blancs qui semble vivre chichement dans les cabanes faites de bois et de bâches en contrebas vient d'abord par curiosité, puis nous indique un chemin de terre pour contourner la ville de Resistencia. Nous longeons l'arroyo Ine, ses agréables petites propriétés dominant une eau couleur terre où flottent des plantes aquatiques emportées par le courant. Le soleil se lève sur la jungle où résonnent les chants des singes hurleurs dit carayas. Les vampires se sont acharnés par milliers sur les chevaux, chaque millimètre carré de l'encolure est gonflé de boutons. S'ensuit une marche dans la fournaise sur un chemin bordé d'arbres, d'épineux et de palmiers qui ne procurent aucune ombre. A son estancia, José Luis Barrientos nous offre les commodités pour passer la sieste à l'ombre avec de l'eau fraiche. Il n'aura pas d'autres conseils judicieux que d'asperger les chevaux d'insecticide chimique pour éloigner les moustiques.
Une fois à Colonia Benites, nous cherchons plutôt un endroit où nos compagnons puissent être en liberté, s'aidant ainsi mutuellement à chasser les bestioles. Xavier Antoni Vallussi nous accueille dans l'enceinte de l'école No 101 de Campo Rossi. Lui même y fait paître ses chevaux qui lui servent encore à travailler les champs. A l'aurore, le voici derrière sa charrue à traction animale pour enlever les herbes entre les plants de manioc et de patates douces.

Nos maudites selles ont encore besoin d'être modifiées. Celle de bât est trop fermée et les arçons d'une autre méritent d'être plus galbés. Les chiennes boitent, des épines sont restées plantées dans les pattons causant une petite infection. Au croisement de la route 11 et de Costa Ine, nous frappons à la porte d'un petit almacen pour demander l'hospitalité et un tournevis. Au programme repos des dos, des pattons et rectification des selles.
Cétait le bon choix, Mario Velásquez, Griselda, leurs filles Brisa et Guadalupe ne manquent pas d'humour et de gentillesse. Le contact est tout de suite celui d'amis de longue date. Nous partageons ainsi tererés, apéritifs, matés, repas et asados. Nous faisons la connaissance de la vache caline Margarita, de la perruche Lola et du perroquet Loro. Loncho un voisin, propose un pré pour y laissez les chevaux le temps d'aller renouveller notre visa au Paraguay. Nous pouvons presque dire merci à Mouloud de perdre un fer dans la nuit pour nous permettre de partager encore un peu de temps avec nos hôtes.


LORSQUE LE BONHEUR ET LE MALHEUR FONT DES ETINCELLES.

Nous venions à peine de remettre un sabot devant l'autre qu'à la mi-journée Mouloud gratifie Rita d'une ruade en plein membre antérieur droit. Une plaie s'ouvre sur deux centimètres, faisant boiter la jument pendant quelques heures. Nous sommes alors contraints de marcher à pied pour la soulager ainsi que de permettre aux courbatures dorsales de Godo de se résorber totalement. La chaleur est telle que nous absorbons cinq litres d'eau chacun par jour. A part la présence constante des moustiques, cette l'eau des marécages et lagunes permet d'abreuver et de baigner régulièrement les animaux. Soixante kilomètres plus loin à Colonia Elisa, la jambe de Rita gonfle soudainement au niveau du genoux. Mauricio, un vétérinaire de l'estancia la Sonia et de la SENASA rencontré un peu auparavant, vient proscrire des anti-inflamatoires, des anti-biotiques et surtout du repos. Avec cette chaleur humide, n'importe quelle blessure même bénine prend souvent des proportions démesurées. Mauricio et Neco viennent accompagnés de Martin Goujon pour proposer un pré le temps nécessaire à la récupération. Ses parents Jorges et Graciela Goujon nous invitent même à venir habiter chez eux, nous accordant directement leur entière confiance. Nous découvrons alors une famille cultivée, au précieux enseignement general, historique et musical. Graciela, ex-professeur de chimie est également chanteuse de chamame dont son album s'appelle "Graciela Kaenel y Coco Amarilla, Tal vez no pase el tiempo". Jorges qui dirige une immense ferme de bétail et de céréales est aussi passioné de musique "mais plus tranquille que vous parce qu'on est plus vieux." plaisante-t-il. Martin et sa copine Romina ont le tact de nous offrir un disque de musique traditionelle des indiens Toba du Chaco "Qom Doqshé, aborigen y criollo" ainsi que "Tonolec" qui associe le style Toba à l'électronique.Le Tonolec est un hibou qui hypnotiserait les autres oiseaux.

Au campo, Marcelo et Aurelio, les muchachos chargés du bétail nous emmènent avec leurs chevaux contrôler vaches et nouveaux nés. Après avoir regroupé tout le troupeau, nous passons en son centre tout doucement. Les chevaux connaissent suffisament leur travail pour ne pas effrayer les bêtes. Un veau titube, il n'a que trois jours. Il faut d'abord le marquer, puis lui désinfecter le nombril où les mouches viennent rapidement y pondre leurs oeufs.


En fin de semaine rappliquent Dario et Anahi, les deux derniers de la famille Goujon qui habitent à Resistencia. Autour de la grande table s'organise un copieux apéritif dinatoire. Martin et Romina nous font la joie de nous emmener à l'un des premiers carnavals de la saison, à General San Martin. Le principe consiste tout comme au Brésil en un concours de plusieurs équipes. Un jury détermine le vainqueur. Ce soir les Sapucay affrontent les Yasì Porà. Sapucay signifie "cri" en langue guarani. Le Sapucay est aussi le cri du gaucho lorsqu'il est perdu, il lance alors ce cri aigü afin que celui qui l'entende lui réponde et le guide. Le second groupe porte également un nom guarani "lune magnifique". Le thème est de traiter les musiques des années vingt à aujourd'hui. Au milieu de l'euphorie, de la neige artificielle en plein Chaco, défilent les danseuses et danseurs vêtus de costumes sexy aux multitudes de plumes colorées. Dans l'histoire du carnaval, les corps dénudés sont l'exteriorisation du diable qui arrive sur terre un peu avant la Semaine Sainte. La décoration des chars est aussi remarquable. Chaque équipe s'est affairée aux préparatifs un an durant. Au petit jour, les têtes encore un peu ennivrées nous rentrons par les pistes de la jungle où courent les Ipacaà à toute vitesse pour ne pas se faire écraser. Un succulent asado chez les Goujon conclue la fête en écoutant quelques tristes chansons de folklore. Malevo d'Argentino Luna, récite l'histoire d'un chien fidèle qu'un gaucho doit abattre car enragé. La tristesse l'envahit, il croit encore voir son chien qui le suit partout au pied de son cheval, mais il n'est plus. El Corralero de Sergio Sauvalle conte la decision d'un patron voulant sacrifier le cheval qui devient trop vieux. Le muchacho refuse, lui rétorquant qu'il ne peut pas lui donner la mort, lui qui l'a élevé depuis poulain et qui a toujours vécu avec. Il choisit de le laisser mourir de sa belle mort.

Chaque jour nous allons au campo pour bichoner la patte de Rita. Tout allait pour le mieux après cinq jours de repos. Le membre était dégonflé, la plaie refermée. C'est la conscience tranquile que nous passions la voir dimanche après-midi. C'est alors une vision d'horreur. Rita est au milieu du champ sans pouvoir poser la patte, la plaie sanguinolante. Visiblement le pire, l'irréparable est arrivé. Le haut de la patte est fracturé à l'endroit même que la ruade reçue la semaine passée. Jorges également vétérinaire vient confirmer le diagnostic. Incomprensible, tout allait si bien. Comment ? Comment cela a-t-il pu arriver ? L'os aurait sûrement été fêlé ce qui aurait causé une semaine plus tard dune fracture de fatigue.

Cris, pleurs, rage.

Nous savons d'avance ce qu'il en est. Avant de commencer le voyage nous étions preparés aux coups durs, à l'éventualité de perdre un équipier et frère chien ou cheval. Nous avons toujours étés attentifs à leurs besoins, à leur bien-être, à leur sécurité. Mais aujourd'hui ce qui arrive est fatal et injuste. La fracture est le pire qu'il puisse arriver au cheval. Non seulement un os de cette taille, à cet endroit et avec une plaie ouverte ne pourra jamais se consolider, mais les antérieurs supportent plus de soixante pour cent des cinq cent kilos de l'animal. Il ne peut vivre sur trois pattes, ne serait-ce que quelques mois sans créer d'autres problèmes, une souffrance et un handicap. Diego, un autre vétérinaire de la SENASA vient tout de même la voir, appelle un chirurgien équin, ils ne nous laisserons aucun espoir. Rita est condamnée. Il est de notre responsabilité de ne pas la laisser souffrir, elle qui ne comprend pas ce qui lui arrive, qui ne cesse de hennir à notre vue pour que l'on vienne l'aider, bloquée de douleur.

Jusqu'au dernier moment, elle se sera régalée grâce à son appétit d'ogre de carottes, de pommes au sucre… Nous l'avons soutenu jusqu'au dernier souffle pour l'emmener rejoindre Takasuivre, son fils imaginaire qui nous avait fait tant rire. Triste fin d'une si belle histoire, d'une si belle relation. C'est ici que s'arrête notre voyage, l'aventure serait trop amère sans notre petite Rita.
Merci à tous ceux qui nous ont toujours soutenus et qui sont avec nous en ce moment difficile. Vous nous donnez et vous nous avez toujours donné du courage…

dimanche 19 décembre 2010

Corrientes la tropicale.


Les étendues cultivées font place à la forêt de montiel, épineux autochtone. Le poumon vert est à peu près protégé. Le cardinal à tête rouge y abonde, les colibris font du sur place en bourdonnant, cherchant à butiner quelques fleurs. La chasse y est prohibée, mais le goût pour sa pratique ainsi que l'attrait des argentins pour la viande font qu'on ne peut l'enrayer. Nous avons ainsi l'occasion de voir une dépouille de yacaré overo, une espèce protégée. Ce caïman peut atteindre trois mètres de long et sa queue est, paraît-il, succulente cuisinée en milanese. Le carpincho, plus gros rongeur du monde pouvant aller jusqu'à soixante-cinq kilo, est également très prisé pour sa chair et son cuir.
Le soleil cogne dur, l'eau des gourdes est délicieusement chaude. Une famille accourre à notre rencontre, insistant pour que nous passions la mi-journée chez eux. Silvia 31 ans, Roberto 47 ans et leurs six enfants allant de 16 ans à 5 mois nous invitent à déjeuner, soda frais avec des glaçons ça ne se refuse pas. Roberto est curieux et actif autour des chevaux comme un gosse, il semble passionné par les animaux ce qui ne l'empêche pas d'aimer chasser. Il raconte l'histoire d'un de ses chiens qu'il a du sacrifier pour protéger sa famille. Ce dernier était devenu fou suite à un choc avec une voiture. Une célèbre chanson de folklore conte d'ailleurs une histoire similaire sur un ton triste et prenant. La famille Arragones Gallardo est encore une fois l'exemple de gens humbles qui ont le coeur sur la main. L'honneur de la rencontre est réciproque, nous passons une bonne partie de l'après midi à discuter, le temps nous filant entre les doigts. Il est bon de retenir une parole censée de Roberto. "Je vis avec peu de choses mais je suis heureux comme cela. On peut vivre sans le sous au campo, mais au moins on a la tranquilité et à manger tous les jours grâce au bétail et au jardin. En ville, avec le même portefeuille on mourrait de faim sans compter les ennuis autour."

GARDES EN VUE

Alors que le ciel se fait menaçant, les sergents Paul et Rodriguez en tournée nous invitent à trouver refuge au commissaria. Peu habitués à l'amabilité et au sourire par les uniformes français, il n'est que de bonne surprise. Les chevaux sont lachés dans un prés fréquenté d'une seule vache accidentée dont le propriétaire ne daigne pas se montrer pour une histoire d'assurance. D'innombrables carcasses de voitures attendent qu'on leur rende justice. Paul se met en quatre pour nous cuisiner asado et guiso. La pluie fait rage. "L'herbe est haute, les chevaux ont de quoi se satisfaire, inutile de vous tremper, restez donc." conseille-t-il judicieuse
ment. A table, il nous raconte leurs expéditions et mises en planques pour traquer les voleurs de bétail dans les immensités des estancias. Faits plus que d'actualité en Argentine, il est si facile d'aller se servir dans le champ du voisin pour nourir sa famille.

DE LA VIE SOUS LES PALMIERS


Le rio guayquiraro et ses hautes herbes marquent l'entrée de la région de Corrientes. La nature retrouve ses droits. L'arroyo Barrancas est favorable à un peu de repos dans un lieu idyllique. Les paysages deviennent sérieusement tropicaux. Des palmiers se mêlent aux épineux jusqu'à prendre leur place. Les lagunes sont peuplées d'échassiers, de poules d'eau, de familles de carpinchos se baignant au soleil et de troupes de ñandus détallant sur leurs grandes pattes à l'approche du suspect. Les vautours tournent dans le ciel comme attendant la défaillance d'un des membres de notre tribu. Les mygales nous coupent sereinement la priorité sur la piste. Les moustiques y sont de plus en plus énervés. En faisant attention, tout l'environnement grouille de petites bestioles qui nous sont inconnues. D'étranges bruits fusent de tous les côtés jour et nuit. Qui a parlé du doux silence de la nature ? C'est une véritable cacophonie qui retentit là ! Avec la chaleur humide surviennent à intervalles réguliers des orages plus impressionnants que violents. D'imposants nuages noirs arrivent soudainement, crachant des éclairs qui donnent la chair de poule juste sous nos yeux. Est-ce le mythe des gaulois qui ont peur que le ciel leur tombe sur la tête ? Toujours est-il que nous ne sommes guère rassurés lorsque la tourmente nous passe dessus en grondant de toute sa fureur. Seuls les zébus se moquent de notre poncho, sorte de sac poubelle volant au vent.
Lorsque les nuages se dissipent, l'arc-en-ciel nous conduit jusqu'à son trésor, la famille Vera. Comme beaucoup aux alentours, les baraquements sont faits de murs en torchis et toîts de châume. Le contact est d'abord timide, un peu froid le temps de juger l'étranger, mais bientôt les visages s'illuminent. Chacun nous convie à sa table, les grands-parents puis les parents et les enfants pour partager récits de vie et spécialités locales comme l'oeuf de ñandu brouillé dans la farine et la viande. Le sergent Paul nous avait déjà expliqué l'organisation sociale de cet oiseau. Le mâle s'occupe de construire le nid au sol, puis couve les oeufs qu'y dépose son harem de femelles. L'éducation des oisillons est également à sa charge. Une répartition des tâches qui n'est pas commune dans un pays plutôt machiste que celui-ci. Marcela nous montre ses créations en laine qu'elle tire de leurs élevages de moutons. Après avoir lavé et filé la laine à la main, elle tisse bérets, pulls, couvertures, ponchos, tapis de selle... Nino a érigé un sanctuaire pour le Gauchito Gil. On le retrouve chez chaque habitant, et pour cause, ce saint populaire est originaire de Mercedes à cinquante kilomètres. Une des légendes conte qu'Antonio Gil était un voleur de troupeau d'une grande générosité envers les pauvres. Après avoir déserté la guerre des Trois Alliances, il fut capturé. Il aurait imploré son innocence puis conseillé à son bourreau de prier pour lui car il trouverait son fils malade en rentrant chez lui. De retour à Mercedes, le policier pria pour le Gauchito afin de sauver son fils. Lorsque celui-ci fut guérit, le policier donna une sépulture au Gauchito Gil, qui devint par la suite un sanctuaire aux drapeaux rouges. Claudio et Alejandra nous offrent un de ses bracelets rouges pour nous porter chance.
A peine vingt-cinq kilomètres plus loin, nouvel arrêt forcé par des trombes d'eau sur Perrugoría. Une bande de jeunes émmêchés nous invitent à partager leur Fernet-Coca pour passer la journée.

PECHE, NAGE ET CHEMINONS

En arrivant au Paso Cerrito, le rio Batel se jette dans l'imposant rio Corrientes. D'immenses lagunes sont le sanctuaire des familles du printemps. Tous les animaux se promènent avec leurs petits, copies conformes des parents. Chatons, poulains, poules d'eau rouges ou vertes, cannetons... Les Tero et les chouettes vizcachera ont élus domicile dans des terriers ce qui explique leurs cris tonitruants à l'approche des chiens. Les petits rentrent en vitesse se cacher sous terre. Les fleuves grouillent de pirañas, pacus, dorados, dentudos, amarillos et bien d'autres encore.

Pays des estancias qui détiennent les meilleures terres pouvant compter facilement jusqu'a quinze mille hectares chacune, subsitent au milieu de petites colonies. Chez les Sanchez, Jorges alias Negro fête ses trente-deux ans à grands coups de vin rouge. Les voisins finirons par se faire ramener chez eux par leur cheval qui lui au moins se rappelle de la route. Pour se remettre de ses émotions, Negro nous emmène pêcher le lendemain, et surtout nous montre un passage où les chevaux n'ont pas pieds. Premiers essais de nage équine. Godofredo qui n'a jamais froid aux yeux se jette à l'eau. La sensation de nager avec un animal de cette taille est exaltante. L'appréhension de couler est vite submergée par un envol aquatique d'une rare puissance. Rita d'abord un peu stressée, s'en sortira "comme un dauphin" triomphe Clio au second essai. Le très peu téméraire Mouloud n'a pas su enclencher la brasse. Il se cabre dans l'eau, refusant de ne plus toucher le fond. Nous aurions sûrement dû lui mettre des brassards.

Voyage éclair depuis Chavarría jusqu'au sud de la Patagonie avec les récits de voyage de Miguel Percara et sa femme autour d'un copieux apéritif dans leur précieuse demeure. Place aux étendues désertiques rocailleuses battues par le vent, aux colonies de pinguoins, de goëlands, de lions de mer et de baleines. La langue de glace du glacier Perito Moreno se brise dans un bruit sourd pour se jeter dans le Lac Argentino sous les yeux des hordes de touristes.
De leur côté Kika, Carlos et leurs enfants Juan et Fernando ont déjà programmé notre prochaine étape à trente kilomètres du village. Kika et Juan joueront même à l'assistance technique en venant nous amener de l'eau fraîche et des friandises lors de notre pause de midi. Rendez-vous à La Raquel, leur campo de Tacuaritas où Carlos prépare un succulent asado et entreprend par la même occasion de nous apprendre le Guarani, langue des indiens du même nom, originaires de la région. A Corrientes, elle est encore beaucoup pratiquée par ceux qui ont du sang indien comme les gauchos. Carlos ne cesse de nous faire rire, articulant du plus qu'il peut, faisant de grands gestes pour se faire comprendre. Le jour suivant nous accordons du repos à nos équipiers et sellons les chevaux du campo pour aller faire le tour de la propriété avec Juan et Fernando. Au milieu des vaches, buffles, chevaux, ñandus, l'amitié se créée. Nous nous quittons savourant cette belle journée sur un délicieux tereré*.

L'EAU QUI BRILLE

Nous voici à présent dans l'estuaire d'Ibera** où règne une grande polémique***. Un certain Douglas Tompkins, multimillionnaire et écologiste nord-américain, créateur des marques Esprit et The North Face, est aujourd'hui l'heureux propriétaire de quelques 180 000 hectares de l'estuaire. Sous couvert de l'association The Conservation Land Trust, il a déjà acquérit 300 000 hectares en Patagonie Chilienne ainsi que 62 000 hectares dans la province de Santa Cruz. Le dessein de cette association est d'acheter des terres pour les préserver, quelques fragments sont parfois offerts aux Parcs Nationaux. L'estuaire d'Ibera est déclaré Réserve Naturelle et compte 1 450 000 hectares. Sur toute cette superficie, pas moins de soixante pour cent des terres sont privatisées par de riches estancieros. La discorde part notamment des habitations de Yahaveré qui se trouvent sur la propriété de Tompkins. En Argentine, si une personne vit plus de vingts ans sur des terres, il peut alors prétendre à leur propriété sans avoir à les acheter. Les arrangements nous sont inconnus, toujours est-il que fusent histoires et racontards. Volonté d'un riche écologiste qui n'est sûrement pas sans conséquences sur la vie des populations occupantes et sur la jalousie de quelque-uns. D'un autre côté au vu de la politique terrienne du gouvernement qui vend les terres au plus offrand et que l'on constate les ravages des exploitations agricoles, on peut aussi penser qu'une des plus grandes réserves d'eau potable du monde, sa faune et sa flore sont ainsi protégée pour un temps encore. En dehors de ces faits, certains vont même jusqu'à nous raconter qu'il souhaite vendre de l'eau de l'estuaire en bouteille pour l'exportation, ou encore qu'il a dans l'idée de créer un second état d'Israël. On est en droit de constater que la désinformation est bien là.

TEMPS D'ORAGE

20 000 hectares de l'estuaire sont également consacrés à l'exploitation de bois. Des plantations de pins et d'eucalyptus bordent la piste. C'est la tente mal arrimée dans le sable que nous nous faisons surprendre par un nouvel orage. Elle fait des galipettes au vent que nous ne l'avons encore jamais vu faire. Le soleil rougeoyant du couchant passe sous le plafond noir d'encre. Il semble déteindre sur les troncs d'arbres, les peignant d'orange, faisant ressortir le vert foncé des pins et le fluo de l'herbe. Les éclairs mystifient l'atmosphère.
Chez Juan-Simon et Ramona, La tempête nous poursuit, le ciel s'illumine de toutes part entre les masses nébuleuses, digne de l'Histoire sans fin. Falcor le dragon-chien ne devrait plus tarder. Par deux fois, la foudre tombe juste à côté de la maison. Juan-Simon fait alors brûler de la laine de mouton afin d'éloigner le tonnerre. "Un remède antique." nous explique-t-il dans une fumée nauséabonde. Une troupe d'une cinquantaine de chevaux, petits et la peau sur les os rend la vision apocalyptique. Nous en verrons beaucoup d'autres dans la région. Ils sont non seulement parasités, mais aussi atteinds d'anémie. Cette maladie transmise par le sang détruit toutes les défences immunitaires. Notamment véhiculée par les taons, elle fait rage en pays tropicaux.

RENCONTRE DU TROISIÈME TYPE

L'orage a bien rafraîchit l'atmosphère, nous nous remettons en chemin sous le soleil pour Conception et Mburucuya à la recherche de fers pour Rita. Chose peu évidente dans une région sabloneuse où personne ne les utilisent. Les baraques de fortune sont construites avec les chutes de bois des exploitations alentours. Beaucoup de gens marchent pieds nus, la corne suffisemment développée pour ne pas sentir tous les piquants de la végétation.
Un type arrive au loin, sac sur le dos. Une fois à notre hauteur, nous échangeons quelques mots. Un accent certain trahit son origine. "Mais tu es français non ?" Et à lui de balbutier de surprise. A vingt ans, Thomas c'est mis en tête de travailler et de voyager en alternance. Voici un mois et demi qu'il est arrivé en Argentine. Comme l'auto-stop ne marche pas, il a préféré prendre ses semelles pour rejoindre le Parc National de Mburucuya. Demi-tour finalement vers la ville pour aller fêter cette impensable rencontre. Avant cela, nous devons faire des pieds et des mains pour trouver un pré pour les chevaux. A la nuit tombée, Laurena et Gaby viennent à notre rescousse nous proposer un endroit de rêve. Elle travaille au Parc et lui se réoriente en préparant un diplome de guide touristique après que sa boite ait coulée. Passionné par les chevaux, il part randonner tous les ans jusqu'à Itati à cent vingt kilomètres pour aller visiter la vierge. Ce sont quelques mille cinq cents cavaliers qui y partent en pèlerinage pour le treize juillet. Il nous permet de rester ici le temps souhaité et nous accordons une semaine de repos à la caravane. Nous prenons alors véritablement conscience de la faune singulière qui nous entoure. Lors d'une partie de pêche avec Thomas, nous ne pouvons sortir que des pirañas pleins d'arrêtes, gare aux doigts en enlevant l'hameçon. Des yacarés nagent dans le bassin voisin. Des singes hurleurs sautent de branche en branche au dessus de nos têtes dans un concerto de cris primitifs. Une yararà, ou vipère de la croix se balade même sur la place du centre ville. Un homme la tuera d'un bâton pour le danger qu'elle représente. Les papillons sont tous plus grands et colorés les uns que les autres. D'énormes crapeaux plus imposant qu'un chaton gobent les moustiques jusque dans les maisons. Les marécages résonnent de déconcertants miaulements, des grenouilles bien dissimulées y seraient à l'origine. Et le scorpion se blottit sous la peau de bête de notre selle...
Chacun reprend bientôt sa route, le père Noêl et le père Fouettard doivent nous attendrent pour faire la fête à Corrientes, assis tranquillement sur leurs chaises longues en sirotant un tereré à l'ombre des palmier.




*boisson rafraîchissante d'herbe maté infusée dans du jus de fruit et des glaçons.
**en langue guarani : I = eau ; Bera = qui brille
***liens vers la polémique :
- http://www.cadenaazulyblanca.com/index.php?option=com_content&view=article&id=16603:ibera-acusan-a-tompkins-de-ocultar-terraplenes&catid=40:interior&Itemid=53

- http://www.mimercedes.com.ar/masnotas.php?ampliar=967

- http://www.rodolfowalsh.org/spip.php?breve1353

- http://www.theconservationlandtrust.org/esp/noticias/faq.htm

jeudi 25 novembre 2010

Du rodéo et des copains.


Nelson Lezcano, alias Teke, nous ouvre grand les portes du centre traditionaliste El Crispin Velazquez. un personnage garde les lieux. Maximo Noguera, gaucho retraité à l'allure rustique abrite une gentillesse inégalable. nous partageons de nombreux repas au cours desquels il nous faut tendre l'oreille pour décrypter son dialecte et ses récitations de folklore. Ses grommellements sont ponctués de petits rires dans sa moustache. Lui non plus ne comprend rien à ce que nous baragouinons, alors il hoche la tête avec un "mmh mmh" qui veut tout dire. Il fut un temps ou jamais nous n'aurions pensé franchir cette nouvelle barrière de langue. Teke, le présisdent de l'association est un passionné de jineteada*, et sous ses airs de bureaucrate il est intimement lié à la vie de campo. C'est une surprise de taille lorsqu'il nous annonce qu'il avait pensé nous offrir un cheval pour compléter la caravane. Pensants d'abord à une blague, il affirme pourtant être sérieux. Offre dépassant la simple générosité que nous nous devons de décliner pour de multiples raisons. Elle restera cependant gravé dans nos esprits.
Au moment de partir, les deux compères nous invitent à rester jusqu'à la grande jineteada qui a lieu dans une dizaine de jours. Un coup d'oeil à la carte et nous leur promettons de revenir assister à cette tradition qui leur est si chère. Le délai nous laisse le temps d'une excursion jusqu'au parc national El Palmar.

UN TOUR DE PALMIER

Sur le chemin, de nouvelles activités agricoles apparaissent. D'immenses poulailliers répandent leurs odeurs de plumes et de fientes aux alentours. Des tracteurs nivellent des champs de riz que viendront innonder de puissantes et bruyantes pompes à eau. Quelques étendues de soja désherbées finissent de rendre l'aspect de désolation que nous croyions propre à la province de Santa-Fe.
A Villa Clara, ce sont la famille de Colacho ou encore Stella, Tito, leur fille Johana et leurs voisins qui nous honorent par de multiples attentions. Stella passionnées par les oiseaux en détient une impressionante collection en cages. Une petite carpincho apprivoisée fait aussi partie de la maisonnée. Deux gauchos nous ferons une belle démonstration de lasso bien rock n' roll. Une vache leur montrera qu'elle a plus d'un tour dans son sac et fera une patte d'honneur à l'abattoir, arrachant cordes et clotûres.
San Ernesto est une petite colonie d'origine russo-allemande fondée par l'arrière grand père de Manuel Hill. A quatre-vingt deux ans, Manuel monte encore à cheval pour faire le tour de ses champs et y arracher les mauvaises herbes du haut de sa selle, binette en main. Dingue des chevaux, il a su constituer un sublime troupeau de robes pies dont certains semi-sauvages, crinières longues et emmêlées. Manuel, sa fille Martha, Tatino et leur fils Maximiliano nous convient à leur table pour un repas de roi, insistants pour que nous repassions les voir au retour. Ce sera chose faite et l'accueil est toujours aussi chaleureux. Vingt-cinq kilomètres plus loin, c'est au tour de Miguel d'accueillir dignement notre tribu. Silvio, un de ses amis qui s'occupe de chevaux de course vient prodiguer quelques judicieux conseils lors du ferrage de Rita.
Sur un coup de téléphone c'est le branle-bas de combat. Tout le monde en route, vite ! Yoann et Marilyn sont arrivés au Palmar à bord de leur Dodge aménagé, bière sous le coude pour fêter les retrouvailles. Huit mois sans voir les amis c'est long. Autant dire que le plaisir est immense de se rencontrer au bord du somptueux rio Uruguay, parmis les vizcachas qui sautent de joie en renversant les tant convoitées poubelles du camping. En plus de ces drôles de rongeurs, le parc abrite paisibles carpinchos, iguanes aux allures du jurassic, couleuvres vertes, chevreuils, ratons laveurs, nandus, piranhas...

TEMPS DE FÊTE

De retour à Villaguay, la tribu française s'agrandie. Julien arrive en camion de Bariloche où il a travaillé en saison d'hiver après avoir baroudé vers le Brésil, la Bolivie et le Pérou. Deux nouveaux arrivants sur le continent se greffent à son équipage : Etienne dit Piou-Piou et Bat le chauve qui sourit. Les rives du rio Villaguay se prêtent alors aux barbecues, aux balades à cheval qui martyrisent les derrières, et bien sur à la fête. Piou-Piou devient Papa vizcacha avant d'entrer en hibernation, ju la tortue tordue et Yoyo le carpincho (prononcer chocho, à l'argentine). Nous ne demandions pas mieux que du rire en compagnie de telles personnes, interressantes et motivées. Malheureusement ce genre de moment ont toujours un goût de trop peu. Au bout d'une dizaine de jours passés ensembles, chacun reprend sa route vers le brésil, la Bolivie ou autres destinations non programmées et à durées indéterminées.


Il ETAIT UNE FOIS LA JINETEADA

Les chevaux sont en vacances dans un champs de luxe. Teke les a confié à son troupeau de jineteada à la sortie de la ville pour que nous puissions assister à la fête de la tradition au Crispin. Le premier soir, un défilé digne de ce nom ouvre le bal avec pas moins de quelques cinq cent cavaliers. Pour alimenter un public carnivore, cinq vaches sont sacrifiées pour faire un "asado con cuero" et du "chorizo". Vingt troupes de dix chevaux chacunes sont présentes. Le samedi soir a lieu le rodéo en nocturne dans la catégorie "crines", c'est à dire à cru. Les conccurents se font rapidement éjecter. Le lendemain démarre la catégorie "basto" avec selle et lanière de cuir en guise de frein.
Les animaux sélectionnés sont ceux qui "n'ont pu être débourrés" et qui "restent mauvais" nous conte-t-on dans l'assistance. Chaque cheval est amené pour être attaché à un poteau afin de le préparer. Nombreux sont ceux qui se débattent, sachant pertinament le sort qui leur est réservé. Ils tirent brusquement et de toutes leurs forces sur la corde au risque de se briser la nuque, perdent l'équilibre et tombent lourdement sur le sol. Si ces derniers ont le malheur de rester couchés, ils se trouvent assénés de violents coups de pied et de fouet.
Vient alors le paysan armé de ses bottes en cuir de poulain, de ses féroces éperons et de son rebenque. Il se met en place, la cloche sonne, on largue le cheval et le cavalier cravache de toutes ses forces en lui plantant les talons dans les côtes. Le cheval se débat, se dresse de toute sa hauteur, saute en long et en large, bondissant et ruant jusqu'a ne plus toucher terre, tombant parfois. Le public siffle, acclame. Les chevaux poussent des râles de souffrance. Deux cavaliers viennent secourir le paysan au vol. Lorsqu'ils arrivent trop tard, celui-ci s'écrase contre terre, finissant en ambulance. Ça peut tout aussi bien être le cheval qui ne se relèvera plus jamais. "C'est un sport, nous dit-on dans les tribunes, le paysan risque sa vie pour gagner la prime." Tradition omniprésente dans la culture argentine, largement diffusée à la télévision, elle enchante le milieu équestre y compris ceux qui se disent amoureux des chevaux.


OASIS DE VIE SAUVAGE

Il est temps de fouler à nouveau la terre des chemins. Mouloud semble vivre une histoire d'amour avec Marilyn. Cette dernière nous accompagne une journée chevauchant notre cheval rebel malgré un temps pluvieux. Yo nous rejoint le soir dans une grande estancia où nous avons attendu une heure et demi la permission du patron vivant à Buenos Aires. Ici la plupart des propriétaires de ces riches établissements sont citadins ou étrangers et permettent rarement à qui que ce soit d'entrer sur leurs terres. Nous avions déjà quitté les copains à reculons, mais cette fois nous poursuivons notre migration en compagnie de cette chère "cucaracha**". La tristesse des paysages agricoles nous poursuit, encerclant quelques minuscules domaines aquatiques qui hébergent pour un temps encore, une faune diversifiée. Nous atterrissons au royaume de la loutre et des renardeaux où se mêlent multitude de poissons, lucioles, ipacaàs, chajàs, caranchos. "C'est incoyable toute la vie qu'il y a ici !" pense tout fort Clio, et comme pour appuyer ses dires un crapeau comique saute par dessus son épaule pour atterrir à côté de notre casserole de pâtes. Chaque point d'eau est aussi propice à une baignade des chiennes qui haletent déjà fort à marcher en plein soleil, les épineux en bordure de chemin ne fournissant guère d'ombre. On ne cesse cependant de nous mettre en garde contre l'eau contaminée par les produits de traitements agricoles.
En amont du rio Gualeguay, c'est la première fois depuis le début du voyage que nous trouvons un havre de paix en pleine nature "sauvage". Nous ne pouvons qu'y marquer un arrêt prolongé. Un monde d'insectes tous plus étranges les uns que les autres remplit de chants d'oiseaux. Le rio est tellement poissoneux que malgré nos maigres talents de pêcheurs, nous agrémentons chaque repas de succulents carnassiers grillés au feu de bois.


*rodéo
**cafard