jeudi 28 octobre 2010

Entre-Rios, changement de décors.


Ce n'est pas sans émotions que nous quittons nos amis de San José. Nous faisons le tour des baraques pour saluer tous ceux qui nous ont merveilleusement accueillis ici. Derniers moments ensembles autour d'un repas, d'un maté, d'une bière... Nous sacrons même Raùl notre "grand père argentin".
Sur les chemins en terre, nous renouons avec tous les petits bruits de la nature, le plaisir de voir s'envoler tel oiseau à tête rouge, de regarder les perruches confectionner leurs impressionnants nids e
n jacassant, entendre le croâssement des grenouilles, le chant des grillons, les cris des hérons à la tombée du soir, l'odeur de l'herbe humide en allant se coucher. Tant de petites choses qui s'oublient lors d'une vie sédentaire et qui embellissent une journée. Le temps est pluvieux. Les chevaux patinent deux jours durant mais c'est de bonne guerre. La pluie a donné tout son éclat au printemps. L'herbe est verte et parsemée de petites fleurs. Nous faisons quelques bivouacs dans des maisons abandonnées dont les hautes herbes de la cour ont bien besoin d'être coupées. Nos trois tondeuses à pattes s'en chargent.
Arrivés à Zavalla en banlieue de Rosario, nous nous heurtons au pont Victoria. Impossible et interdit de passer à cheval. Quelques soixante-dix kilomètres pour traverser l'immense rio Paranà. Il faut alors remuer ciel et terre pendant deux jours afin de tr
ouver un van deux places à prix conpétitif pour surmonter cet obstacle routier. Cido et Carreras nous rendent ce service en deux voyages. Clio part devant avec Rita, les chiennes, le matériel et le soin de monter le campement. Pour ma pomme, le trajet avec Godo et Mouloud se fait de nuit. Le fleuve n'est qu'une tâche sombre dans l'obscurité. Je laisse à Clio le soin d'en dévoiler sa beauté :

Après avoir contourné la grande ville de Rosario, ses buildings impeccables mais aussi sa misère, nous entamons l'ascension du pont qui nous mènera à Entre-Rios. Changement de décors, le rio Paranà est large et majestueux. A notre droite Rosario s'éloigne doucement. Dans un bras du fleuve appelé le Vieux Paranà, une bande de jeunes s'y baigne, profitant des premières chaleurs. Nous passons une successions d'îles reliées par de nombreux petits ponts. Sur celles-ci se confondent lagunes et marécages. Mère Nature reprend ses droits, la végétation est riche et d'une palette de verts impressionnante. Des centaines de vaches sont à l'hôtel quatre étoiles, de l'herbe jusqu'au ventre. Quelques troupeaux de chevaux sont aussi maîtres des lieux. De nombreux oiseaux de toutes tailles et d'une multitude de couleurs s'activent à la construction de nids mais aussi à la pêche. Par endroits, les arbres sont si apprêtés qu'ils laissent à peine passer la lumière du soleil, hébergeant sûrement une faune extraordinaire comme le carpincho, le plus gros rongeur du monde. Pas une maison, seulement quelques pêcheurs munis de barques aux couleurs vives, quelques gauchos à cheval veillant sur le bétail. Un régal pour les yeux.

Cela ne fait que deux ans que le pont Victoria est érigé. Autrefois l'accès se faisait par balsa lorsque le rio daignait garder un niveau des eaux correct. ou bien par le tunnel subfluvial de Santa-Fé capitale. La province d'Entre-Rios était malgré elle isolée du reste de l'Argentine, son développement et son économie s'en faisant sentir. L'aisance financière n'est pas la même que dans le centre du pays. Les maisons restent modestes. Au campo les revenus sont limités. A nogoya, les quartiers des banlieues paraissent davantage désorganisés. "Ca sent l'Afrique la-dedans !" commente Clio au vu du fourbis qui règne dans la petite superette. Des meutes de chiens errants nous accueillent par de furieux aboiements, assaillant nos deux aventurières à poils. Kali fait mine de ne pas les voir alors que Rustine se rebelle, montrant les dents en se gonflant du plus qu'elle peut.
Aujourd'hui un second pont relie également Entre-Rios à Buenos Aires. L'agriculture intensive commence à y étendre son venin. Malgré tout ,la région reste bien dans la tradition criolla. A peine avons-nous ouvert un oeil de l'autre côté de la rive que des gauchos à cheval nous saluent, s'arrêtent pour bavarder. Les troupeaux de vaches et de chevaux abondent. C'est sous un soleil de plomb que nous découvrons une région vallonée, verdoyante et boisée. Nous laissons derrière nous la désolation de Santa-Fé.
Les chevaux ont le pas vif et un moral d'enfer. Mouloud hennit même chaque matin près de la tente, semblant pressé de se mettre en route. Ils ont l'air satisfait de cette nouvelle transumance aux généreux pâturages. Les jours s'étendent et nous permettent de faire d'avantage de pauses casse-croûte sur les meilleures touffes d'herbe. Ainsi ils arrivent le soir encore plein d'énergie et le ventre plein. Chez eux (chez nous aussi) c'est l'estomac qui commande ! A part cela, sept mois de vie en commun ont tissés des liens étroits dans notre troupe hétéroclite. Chacun peut compter sur l'autre. Seule Rustine gronde Godo par jalousie ou s'il vient fouiner dans sa gamelle. Ce dernier lui rend bien en lui mettant les oreilles en arrière si elle a le malheur d'être sur son chemin.

AU PAYS DES BESTIOLES

De multiples ruisseaux rendent l'abreuvement facile. Une nouvelle faune apparaît avec eux. Depuis quelques temps des iguanes d'un mètre de long abondent, quelques tortues d'eau montrent le bout de leurs carapaces. Ces reptiles devaient bien finir par en appeler d'autres que nous n'étions pas pressés de voir, les serpents. Tout le monde ne cesse de nous mettre en garde contre la tristement célèbre Yararà, une vipère qui peut atteindre un mètre soixante-dix dont le venin est particulièrement mortel. Dès le premier soir alors que nous avions établit le campement de nuit, un spécimen de soixante-dix centimètres de long s'était lové sous notre seau. Frayeur qui entrainera sa mort par le fil de la machette. Certaines personnes ayant vu "dos bichos raros*" passer sous leurs fenêtres ont eu le tact d'appeler la police. Daniel Barbossa vient donc nous rendre visite. Il nous rassure en analysant le pauvre reptile haché en morceaux et nous annonce qu'il s'agit d'une couleuvre de terre, inoffensive. Il restera bien une heure à papoter, lui qui n'a "rien d'autre à faire qu'à attendre la fin du mois pour toucher sa paye dans ce trou perdu", nous racontant des histoires d'extra-terrestres... Toujours est-il qu'à présent il va nous falloir redoubler de vigilance, autant pour nous que pour les chiennes qui passent leur temps à furetter dans les mauvaises herbes pour débusquer le gibier. Les jours qui suivent, ce sont des dizaines de couleuvres, toutes plus grosses les unes que les autres qui nous passent sous le nez, ou que l'on retrouve écrasées sur la piste. Ce n'est qu'en arrivant à Villaguay que nous voyons notre première Yararà tuée récemment. Un animal à faire froid dans le dos.
D'autres bestioles font rage. Les taons et les moustiques provoquent des oedèmes à Rita et rendent Godo fou, eux que le climat de montagne n'a pas préparé à cet ennemi obstiné. Un mélange de vinaigre et de citronelle semble faire un peu d'effet. Comme si les insectes ne suffisaient pas, Rita en chaleur ne contrôle plus ses pulsions et n'a de cesse de tourner autour de nos deux hongres, les collant au plus près, acceptant leurs morsures en guise de refus.

UN AUTRE RYTHME

Le temps nous l'avions mais il nous manquait. Ici les campos sont peuplés. A présent nous pouvons nous arrêter le midi pour partager quelques rencontres. La famille Affranchino au puesto de Villa Libertad nous réserve un chaleureux accueil, plein d'humour accompagné d'une bière fraiche. Le petit Luisito fasciné par les chevaux nous présente le sien fait d'une peluche et d'un bâton. Entre deux questions, il saute partout pour le faire avancer. Luis, le père de famille, en profite pour nous montrer le mio-mio, plante toxique pour les ruminants propre à la région. Nous apprenons qu'une technique gaucha consiste à la bruler pour en faire renifler la fumée dans le but de dégouter vaches et chevaux non initiés. Nous appliquons cette méthode même si nos équipiers ont l'air de dédaigner cette plante.
Vers Chiquiro, c'est Carlos et sa famille qui nous invitent à leur table pend
ant que les chevaux se reposent dans un pré. Beaucoup de familles restent unies. Ainsi cohabitent grands-parents et petits-enfants. Presque toutes vivent de bétail et du lait qu'elles en tirent. Chez Carlos, ce sont les femmes qui montent à cheval. Esther adore ce style de vie. Sa monture est un magnifique pie, une de nos robes préférées.
Maintes fois nous nous arrêtons pour demander notre chemin ou simplement pour discuter. L'arrêt en vaut toujours la chandelle, ne serait-ce que pour récolter un sourire.
Nous ne sommes pas au bout de nos surprises en ce qui concerne l'hospitalité. Dix kilomètres avant Macia, deux types débarquent d'une voiture, prennent des photos, posent maintes questions, reluquent les chevaux. On se demande bien ce qu'ils peuvent nous vouloir. A notre tour de
questionner. Marcelo et Carlos sont passionnés par l'équitation. Le premier est maître d'école mais a réalisé récemment une cavalcade de sept-cent kilomètres entre Corrientes et Macia. Une sorte de pèlerinage pour y amener leur vierge. Carlos lui, travaillait avec les chevaux de course. La veille nous avions rencontré un groupe de paysans avec qui nous avions lié un bon contact. Ils nous avaient alors généreusement offert vingt kilos d'avoine. Ces mêmes personnes les ont prévenu de notre arrivée. Marcelo est venu à notre recherche pour nous proposer de s'arrêter chez lui. Les chevaux s'y retrouvent dans un grand champ. Nous faisons la connaissance de sa famille, ses amis dont Cuchi qui a participé à la randonnée. Ils organisent un asado "criollo y bien campamiento" sous l'arbre Tala, autochtone d'Entre-Rios. Cuchi ne cessera de conter des histoires gaucha, d'expliquer l'origine des traditions au coin du feu armé de sa barbe fournie et de son chapeau aux larges bords. Autant dire une merveilleuse soirée remplie d'attentions. Macia étant la capitale du miel, nous nous en verrons offrir deux pots. Abel, Viviana, Luz, Marcelo et Adriana nous offrent un livre reconnu comme une référence, "Martin Fierro" de José Hernandez. Cet auteur-poète y consigne toutes les scènes de vie du campo sous forme de vers. Cuchi ne peut s'empêcher de nous mettre en main un petit pécule qu'il est impossible de refuser sans le vexer. "¡ Del corrazon !**" dit-il insistant pour que nous allions au bout de notre aventure. Marcelo met le paquet en faisant venir tous les journalistes locaux pour que nous contions le voyage. Pour leur part, ce qu'il ont retenu de leur expédition à cheval fut le merveilleux acceuil que leur ont réservé toutes les populations rencontrées, la richesse des échanges humains. De tout notre coeur nous ne pouvons que leur souhaiter de vivre d'autres aventures similaires et les remercions pour celle-ci.
Sachant que notre prochain point de chute est Villaguay pour y renouveller nos visas, Marcelo appelle Nelson, le président du centre traditionaliste El Crispin qui nous accueillera bras ouverts. Pour y arriver, nous devons passer par le rio Gualeguay. La saison des pluies n'étant pas encore avancée, le niveau des eaux est bas. Le lit du fleuve apparaître ses plages de sables entourée de roseaux. Mouloud se sentant une âme de sirène se couche en plein milieu du cour d'eau, chargement sur le dos. Il n'en rate pas une. Nous nous accordons un bivouac en ce paisible lieu. Les poissons abondent, sautant hors de l'eau juste à côté de nous. Un pêcheur nous apporte un alléchant Sábalo à déguster grillé au feu de bois. Au lever du jour, quatre gauchos à cheval nous offrent une image d'une grande noblesse. Ils traversent dignement le rio avec un magnifique troupeau de chevaux, jument marraine en tête, les poulains encore tous frêles trottant en queue.



*deux étranges bestioles
**Du fond du coeur !

samedi 2 octobre 2010

Temps sédentaire et coup de théatre.

Un mois de repos c'est le plein d'énergie, un changement du quotidien pour tout le monde, ainsi qu'un regain de pilosité pour Mouloud. Un soulagement aussi, ce que nous croyions être des gonfles sur le dos de nos frères à quatre pattes s'avèrent être simplement des piqûres de moustiques plutôt voraces. Le matériel ou le travail ne sont donc pas en cause.
L'abandon du système easy-boots nous permet d'alléger de cinq kilos les caisses de bât (qui varient soixante et quatre-vingt kilos de chargement en tout, matériel et nourriture compris) et de ne plus perdre une demi-heure à les mettre le matin. Les chevaux sont de nouveau ferrés par nos soins, prêts à affronter des pistes plus abrasives.

C'est toute la famille Spárvoli que notre caravane se doit de remercier pour nous avoir permis cette arrêt prolongé. En effet Yamila ayant touché deux mots à son grand-père de notre volonté de trouver un endroit propice au repos, Raúl a proposé de mettre à notre disposition corral, campo et même une maison ! Ce dernier ainsi que ses quatre fils Walter, Marcelo, Adrian et Herman ont eux aussi émmigrés en ville tout en continuant leur activité agricole. Ils vivent principalement du soja et d'autres céréales. Comme beaucoup ici, ils utilisent également leurs gigantesques machines pour vendre leurs services jusque dans d'autres provinces.
Situés à douze kilomètres de San-José, notre principal moyen de locomotion est le cheval. Nous avons cependant de la visite tous les jours. Raúl élève des poules pondeuses et des cochons qui font d'excellents jambons, bondiolas et saucissons. Des centaines pendent au dessus de nos têtes dans la cuisine. Chaque prétexte est bon pour en décrocher un et accompagner le maté sous le patio. "Come Clio, come. Esta flaca !*" répète-t-il en jouant du couteau, clin d'oeil à l'appuis.
L'arrivée du printemps en plus de réveiller les insectes de tous poils permet de profiter de belles journées ensoleillées. De nombreux asados incitent à faire le plein de protéines en compagnie de nos amis autochtones. La sécheresse de l'hiver fait place à quelques pluies qui font (enfin) pousser une herbe nouvelle.

Un soir, une surprise de taille nous attend. Ale et Barby débarquent de la Pampa pour nous rendre visite à l'improviste. Une troisième retrouvaille ! Nous arrosons cela comme il convient et savourons ces moments de fous rires grâce à leur humour décalé.

Le week-end des 24, 25 et 26 septembre c'est la fête de la création du village, mais surtout de la Vierge de la Merced que les colons ont amenés avec eux. Au programme, communion groupée, retraite de la vierge, messe, fanfare de l'armée et... défilé de chevaux. Quelques cent soixante-dix cavaliers sont au rendez-vous avec leurs plus belles parures. Un régal pour les yeux. Venants de plusieurs centres traditionalistes et de plusieurs provinces, ils se réunissent le soir autour d'un banquet criollo et d'un concert de folklore.
Le monde du cheval étant petit, nous commençons à connaitre la plupart des gens présents, tous plus souriants et avenants les uns que les autres. C'est agréable de fréquenter de telles personnes.
Maintenant la condition physique de nos équipiers par des balades plus rythmées et récréatives, nous en profitons pour faire une excursion jusqu'à la colonie abandonnée d'Hansen. Nous y revoyons Emir et ses cinquante chats, buvons le maté avec Juan-José amoureux des chevaux. Il nous montre ses albums photos de famille, de jinetead et de défilés. Toute sa vie il a travaillé avec le bétail et tressé des parures de cuir. On peut lire en lui une grande tristesse lorsqu'il raconte que son médecin a finit par lui interdire de monter à cheval pour des raisons de santé.

DECONCERTANTE DISPARITION

Nous qui nous attachions à raconter des histoires à Rita pour qu'elle se sente bien, c'est finalement elle qui nous en a raconté. Son gros ventre, ses vilaines réactions au toucher, au serrage de la sangle, le liquide dans les mamelles, les avis de chaque homme de cheval rencontré... Il n'y avait pourtant guère de changement. De plus en plus dans le doute, nous décidons de faire une seconde fouille. Franco vient d'Arteaga pour la vérification. Qu'elle n'est pas sa tête en découvrant un ventre vide. Les bras nous en tombent. Les suppositions fusent, avortement, grossesse nerveuse... mais rien de tout cela ne colle. Nous finissons par prendre conscience d'une chose. Nicolas, le jeune vétérinaire qui a pratiqué la première fouille à Cutral-co s'est trompé. Science exacte d'un charlatan. Rita est simplement grosse et notre hongre Mouloud risque bien de pouliner avant elle. Incroyable !
Annonçant cet étrange rebondissement à nos amis argentins, je ne peut que citer les belles paroles de Roberto à Bariloche : "Las ilusiones estàn buenas para renovar el espiritú.**"
Regretté Takasuivre qui aura bien contrecarré des projets sans même être l'ombre d'un spermatozoïde.
Regretté poulain farceur, ton voyage s'arrête là, celui de la caravane peut continuer sans autre forme de procès.



* "Mange Clio, mange. Tu es maigrichonne !"
**"Les illusions sont bonnes pour renouveller l'esprit."

samedi 4 septembre 2010

Vuelta criolla.


Un vent froid souffle sur le "campo de jinetead". Un bon nombre de spectateurs sont pourtant venus admirer la fête de jeux d'adresses criollas. Les concurrents ont revêtus leurs plus beaux effets. Bottes de cuir, pantalons gauchos, vestes en cuir, pulls-over blancs et foulards rouges, bérets ou chapeaux noirs. Des ceinturons ornés de pièces de monnaies ou poignards en argent finissent d'habiller leur homme. Les chevaux sont rasés de près, crins et queues coupés. Ils portent de beaux harnachements en cuir tressé.
Des hordes de cavaliers s'élancent tout à tour au grand galop. Ils tentent de décrocher avec un pic de bois tenu en main de minuscules anneaux suspendus à un portique. "La carrera de sortijas" ou course des bagues. Chacun a droit à quatre passages et celui qui enlève le plus d'anneaux remporte l'épreuve.
Un peu plus loin, le duel de la " preuva de riendas", l'épreuve des rênes. Cette course consiste en un aller en ligne droite, un aller retour en slalom entre les "tamboures", et le dernier retour en ligne droite, le tout bien sûr au galop.
L'ambiance est bon enfant et divertissante. Yamila n'aura pas pu résister à l'envie de nous faire monter sur l'estrade pour nous présenter. Nous nous lançons alors dans un duel aux "tamboures" avec Rita et Godofredo... pour la postérité.


SAN JOSE, BEAUTE INTERIEURE
La semaine est passée vite, trop vite. Les habitants de San-Jose sont attachants. Alors que nous avons élu domicile à la salle des fêtes communale, nous n'aurons de cesse d'avoir des visites de curieux de tous âges et de tous milieux après notre interview pour la télévision locale. Peaux tannées, piercings et dreadlocks ne passent pas inaperçus en ville...
Le vendredi, c'est le jour des peñas. Les hommes se réunissent entre eux toutes les semaines. Jorges Passelli, le président du centre traditionaliste nous invite à déguster un porcelet avec ses amis. Profusion de viande et de vin sur une immense table dressée dans son atelier de mécanique, entre tracteurs et clés à molette. Clio, comme à la fête criolla, est la seule femme à s'immiscer dans ce monde d'hommes. Jorges en profite pour nous dévoiler sa collection de canaries, de perdries du monde entier ainsi que ses faisans aux plumes et aux couleurs spectaculaires.
Chacun cherchant à comparer, les questions fusent sur notre mode de vie et celui des français. Toujours est-il qu'à l'atelier on paye au travail effectué et non à l'heure, car vu le nombre de matés que boivent les argentins, la note serait salée.
Le plus difficile sera de quitter nos nouveaux amis. Une bande de joyeux lurons entre vingt-cinq et trente ans. Marcelo alias Pacha assiste son père dans sa concession de machines agricoles. Sa copine Yamila termine ses études de communication à Rosario. Grâce aux économies de cinq ans de travail à Mexico, Juan-Pablo et Natalia ont pu ouvrir un négoce de pièces détachées automobiles. Alejandro lui a tellement de bagoût qu'il n'est guère étonnant de le voir faire le commerce de chevaux de polo entre l'Argentine, l'Europe et même la Chine. Francisco désirait nous montrer comment travaille sa famille "typiquement argentine" se plaît-il à dire. Ils gagnent leur vie d'élevage de bétail et de production de céréales. Malheureusement une migraine sournoise l'a empêché de tenir sa promesse un lendemain de cuite. Une même passion lie les garçons : le cheval. Ils se retrouvent autour du pato, polo, courses de tamboures, défilés... et bien sûr pour faire la fête. Le délire est au rendez-vous. Rires, bières, asados et même discothèque. Une vague de jeunesse qui nous ressource.
Sur le point de partir, Clio se coince le doigt dans la longe alors que Rita s'agite. C'est les yeux mouillés de douleur mais aussi par le cafard qu'elle quitte San-Jose de la Esquina à reculons.

EL TROPERO
Jorges a prévenu le président du centre traditionaliste de la prochaine ville de notre arrivée. Partant à midi, cela relève du défi d'abattre la quarantaine de kilomètres qui nous sépare d'Amstrong. Nous arrivons pourtant avant la nuit pour traverser le pont surplombant l'autoroute. Epreuve stressante mais achevée sans difficulté. Le secret : monopoliser la chaussée pour faire ralentir les plus pressés.
Beto vient à notre rencontre pour nous conduire au Tropero. Le centre possède de belles infrastructures. En plus d'organiser fêtes et défilés, ils exercent l'équinothérapie. Cela consiste à la rééducation d'enfants handicapés ou en difficulté par le biais de l'équitation. "La province nous verse quelques aides, mais le plus gros du financement est de notre poche." Explique Sergio qui accueille nos chevaux. " Cette activité n'a pas encore de valeur aux yeux du gouvernement." Déplore t-il.
Dévorant un saucisson qu'un mécano nous a offert à l'entrée de la cité, nous sentons une embuscade. C'est bientôt une douzaine de personnes qui débarquent pour manger un asado en notre honneur. Franco et Gonzalo jouent des airs de Folklore. Ils content aussi un poème traitant de la guerre des îles Malouines en 1982. Histoire d'un gouvernement qui a envoyé de jeunes soldats à la boucherie, sans vivres et sans armes, et qui a détourné les collectes de solidarité organisés dans le pays, préférant s'enrichir et sacrifier son peuple.
Exténués, nous allons nous coucher impressionés et admiratifs de cet accueil bien criollo.
Touchante attention, au petit matin Beto, Gato, Franco, Fernando... tous passent nous voir apportant le petit déjeuner et provisions pour le voyage. A croire qu'ils veulent nous engraisser. Trainants à discuter et alpagués par la télévision locale, nous ne réussissons toujours pas à partir tôt.
La sécheresse a laissé les pistes dures comme du béton. Les easy-boots nous créées des problèmes, entre autres blessent les glômes. Il va nous falloir abandonner ce système et refferrer les chevaux. Perdant du temps, fatigués, énervés, l'endroit rêvé nous tend les bras. Un champs d'herbe verte traversé par un ruisseau dont la clôture est à terre. Voici une éternité que nous n'avons pas planté la tente. Nous aprécions la tranquilité de la nature, le chant des grillons, le cliquetement des grenouilles et les piqûres des moustiques. Les beaux jours reviennent. Les chevaux commenecent à perdre leurs poils d'hiver.
Mouloud et Godofredo jouent à saute-mouton avec les entraves. Ils trouvent encore le moyen de faire une démonstration au galop à la vue d'un chien se promenant avec une brebis dans la gueule. Quoi de plus normal ? Sacré Mouloud, il ne cesse de faire le pitre, Il tient une forme olympique. Il nous faire rigoler sans arrêt en arborant un sourire chevalin lorsqu'on lui gratte le nez. Ses petites oreilles dressées et son gros postérieur lui confèrent un air comique. Alors qu'il s'excite à la vue de chaque congénaire ou de chaque camion qu'il croise, nous mettant alors les nerfs à bout, un gaucho le prend même pour un poulain. Il a douze ans, c'est la plus vieux de la bande. Le voyage c'est la jeunesse !

EL MANGRULLO
En arrivant à Las Rosas, Titin fait un bout de chemin avec nous sur son petit criollo. C'est le fondateur du centre traditionaliste El Mangrullo. Il tient lui aussi à faire une interview à l'entrée de la ville. C'est de bonne guerre, ici la chaine marche toujours. Fernando du Tropero a prévenu le president du centre de notre venue. José nous attendait la veille. Après avoir bataillé avec lui, il laisse nos herbivores broutailler un peu de son foin. Angel vient à notre rescousse. Ce petit vieux vient de perdre toutes ses vaches laitières d'une maladie. Il tente de vendre son cheval pour pouvoir reconstituer son cheptel. Généreux et pourtant sans le sou, il nous offre tout de suite du foin. Nous insistons pour lui payer. Il ira dépenser ces quelques pesos à la loterie, jeu national adulé par les argentins.
En repartant, de nombreuses personnes nous arrêtent sur le chemin. Familles, curieux et même de respectables gauchos nous encouragent. Cela nous fait chaud au coeur. Nous venons cependant de prendre une décision à contre-courant. Nous faisons demi-tour pour retourner à San-Jose. Nous aurions pu continuer encore une quinzaine de jours avant de trouver un endroit adéquate dans l'attente du poulinage. Cependant malgré la forme olympique de Mouloud, il aurait bien besoin de se laisser pousser les poils que les tapis et la sangle lui ont limés. La croissance de son système pileux n'est pas aussi vive que les autres. De petites gonfles apparaissent aussi sur le dos de nos fidèles destriers. Avant de se quitter, Yamila nous avait glissé à l'oreille que son grand-père pouvait nous prêter son campo et une maison. L'idée de revoir notre bande de San-Jose et de passer davantage de temps avec eux nous séduit. Après trois mois soit plus de mille cinq cents kilomètres parcourus, le repos s'impose. Et qui sait, peut-être que notre futur équipier y verra le jour ?

Nous revenons tranquillement, gérant avec attention les kilomètres et les pauses. Nous ne nous arrêtons donc pas au Tropero mais cela nous permet de rencontrer la famille Ciccarelli qui vit à douze kilomètres d'Amstrong. Horacio est fier que nous aimions son pays. A noter qu'il est difficile de faire plus chauvin qu'un argentin. Autour d'un saucisson du terroir, nous parlons d'agriculture. Une fois de plus, il témoigne des traitements déraisonés que subissent les plantations. Désherbant avant de semer, puis fertilisant, puis pesticides, et ainsi de suite... Les paysans se rendent compte de la toxicité des produits, et pourtant ils continuent. A la clé, toujours plus d'argent promis. Ici personne ne veut boire l'eau courante, encore moins celle des rivières. Plus d'un argentin nous a déjà fait part de son inquiétude sur la guerre de l'eau potable menaçant les années à venir, argumentant que leur pays en est une des réserves majeures.
Trois mois dans l'année, Horacio part avec les machines et sa roulotte pour suivre les moissons. Il vend ses services à plus de mille kilomètres de là. Il relègue alors toute la gestion de la ferme à son fils. "Lorsque mon père n'est plus là, tout se complique pour moi, plaisante Pablo, l'administratif n'est vraiment pas mon fort !"

Comme pour témoigner de cette violence de l'homme à l'encontre de mère nature, un petit opossum sonné par le choc d'une voiture, le souffle court, nous regarde sur le chemin avec des yeux remplis d'agonie. Anecdote surement sans importance ou sensiblerie exagérée, pour nous c'est l'image d'un regard qui en vaut d'autres.

jeudi 12 août 2010

Pampa pelée

Ce ne sont pas les paysages de la province de Santa-Fé qui peuvent se vanter d'embellir une cavalcade. Ici le soja est roi. Des milliers d'hectars consacrés à sa culture. Le blé et le maïs tentent de rivaliser. L'élevage de bétail a été abandonné depuis peu. Le soja rend fou. L'hiver la pampa est pelée. Tout est gris, pas un arbre. Les villages aussi sont déserts. La ruée vers la cité. Maggiolo survit grâce à ses silos et sa voie de chemin de fer. San-Francisco est en train de mourir. De deux mille habitants le village est passé à quelques cinq cent habitants. Quelle fut notre surprise en découvrant une compatriote dans ce coin perdu. Julie faisait partie de l'association Responde qui tente de faire revivre les villages en voie de disparition. Revenue six mois plus tard non pas par amour de l'Argentine mais plutôt d'un argentin, elle se rend compte que lorsque l'association ne pousse pas derrière, la mobilisation n'est plus aussi forte.
Hansen is dead. Cette colonie de mille habitants s'est fait avalée par l'agriculture intensive. Seules trois personnes gardent encore les lieux. Une petite dizaine maisons sont encore érigées. les autres ? Elles subissent un drôle de sort. Que ce soit Eduardo à Maggiolo, Andrès à San-Francisco ou encore Antonio à Hansen, tous nous content la même histoire. "La loi de Amparo interdit d'expulser une famille qui ont des enfants d'une maison, même squattée. Pour éviter cela, les nouveaux propriétaires des terrains abandonnés les détruisent à la pelleteuse. Ils creusent un gigantesque trou, coupent les arbres et les enterrent en même temps que les débris des habitations. Deux semaines plus tard, ils plantent du soja par dessus."
Pour les producteurs chaque centimètre carré est important. Les derniers arbres sont abattus en dépit de leur rôle majeur sur l'écosystème. Certains s'approprient même les bas-côtés des chemins, semant jusque de l'autre côté des clôtures.

Heureusement les rencontres anéantissent la désolation environnante. Joignant les villages chaque jour au rythme des buissons qui roulent au vent sur le sable de la piste, nous cherchons les meilleurs pâtures pour nos chevaux.
La famille Soliman leur ouvre les portes de leur petit jardin à Maggiolo. Eduardo qui est menuisier nous prête une roulotte qu'il est en train de rénover. Nous n'aurons de cesse de satisfaire la curiosité des Soliman. Le maire se déplace pour savoir s'il peut nous rendre service. Au matin, ce sont toutes les camarades de classe de Dayana qui s'attroupent devant l'atelier, ne perdant pas une miette des préparatifs de départ.

A San-Francisco de Santa-Fé, Nilda confie nos équipiers à son troupeau de veaux. Julie nous présente la famille Zarich-Icutza. Devant leur gentillesse et leur humour nous ne pouvons que rester une journée de plus. A l'école, c'est l'embuscade. Alors que nous emmenions Bélen à cheval, nous sommes réquisitionnés par Dora, sa mère qui est institutrice, pour une mini conférence. Nous ne voyons pas beaucoup Andrès qui est préoccupé par la comptabilité de la coopérative. Les chiffres sont les chiffres. Il aura tout de même le temps de nous préparer un succulent plat de poisson (le premier en six mois dans ce pays carnivore) accompagné d'un chablis de Mendoza. Nous ne reprenons la route qu'après avoir fêté rapidement "el dia del niño" en compagnie des élèves.
Cela a beau être le jour de l'enfant, il y a parfois des claques qui se perdent. Ceux de la famille à côté de laquelle nous campons à La Chispa nous font perdre notre sang-froid. Touches à tout et irrespectueux, le manque d'éducation se fait cruellement sentir. Le père travaille toute la journée à l'abattoir pendant que la mère est chargée de s'occuper des huit enfants au foyer.
Renversant le baromètre, la petite Valentina vient avec ses parents pour nous offrir du fromage et un dessin. Admirative devant les chevaux, elle aurait volontier pris la route avec nous.

Pour continuer d'avancer, nous devons ficeler Kali sur le dos de Godofredo pour quelques jours. Elle tire sa convalescence d'une tendinite. Au repos, elle dégouline sur les caisses de bât. Au bout du sentier, San-José de la Esquina avec la promesse d'y reposer un temps la patte de notre chienne aventurière.
Par l'intermédiaire d'un géant surnommé La Vaca, nous faisons connaissance avec les membres du centre traditionaliste "Virgen de la Merced". Cette association équestre organise ce week-end une fête de jeux d'adresse criolla. Nous hésitions à rester autant de temps à San-José, mais voici que la maitresse se retrouve dans le même état que son chien. Alors que nous emmenions les chevaux à cru dans un enclos prêté par Jorges, le président du club, nous nous faisons embarquer. Un poulain effraye nos trois compères que nous montions seulement en licol longe. Impossible donc de les freiner. Clio nous fait alors une magnifique voltige pour atterrir en salle de radiographie à l'hôpital. Plus de peur que de mal, mais le repos est nécessaire pour résorber le superbe hématome de son pied.
Nous passons donc le plus clair de notre temps avec Pacha, Yami, Juan-Pablo, Natalia et Alejandro. Qu'il est revigorant de rencontrer des jeunes. Une espèce que l'on ne trouve plus qu'en ville, laissant la campagne aux mains des vieux et respectables gauchos.

lundi 2 août 2010

Lagunas y amistad


Les moulins d'eau salée font place aux lagunes abritant toute sorte de faune. Le ravitaillement en eau pour nos animaux ne se pose plus. Pour nous le liquide salé provoquant des noeuds dans l'estomac est à éviter. L'approvisionnement en fourrage est parfois plus compliqué. En hiver, les champs sont ratiboisés par le bétail. Les bords des chemins ne sont plus aussi larges qu'avant. Certains agriculteurs y fauchent même l'herbe pour leurs bêtes. Et que reste-t-il pour nos herbivores ? Des lieux idylliques s'offrent à notre vue. Une saline où pataugent flamands roses et ibis noirs ferait un bon lieu de bivouac si tout n'était pas privatisé. Pour la première fois nous sommes contraints de continuer de nuit pour assurer le couvert aux chevaux.

Tout cela n'est que de courte durée. A San Joaquin nous sommes accueillis par les autorités du village. Bientôt Rita, Godo et Mouloud croquent à pleines dents l'herbe du jardin de la police pendant que Javier, le maire, nous offre le gîte dans le salon communal. Nous sommes aux petits oignons. Javier nous donne deux kilos de miel de sa production, sa femme Graciela nous fait des gâteaux, et même le sergent Adrian nous ramène des sucreries ! Le matin, c'est l'attroupement autour de nos préparatifs. Tout le monde se groupe pour la photo de rigueur. En se quittant, Adrian nous fait savoir qu'il a prévenu la police du prochain village de notre arrivée.

A Riobamba, tout est déjà prévu. Manuel le policier nous invite à prendre une douche au poste. Miguel, le maire, installe les chevaux dans les corrals de la feria, et nous nous allons dormir... à l'église. Déjà que nous fricottions avec la police, mais jamais nous n'aurions pensé passer la nuit chez le curé.
A la superette du village qui sert aussi de bar, l'ambiance est authentique. La vieille au gentil sourire parait minuscule derrière son immense comptoir en bois vieillot. Les jeunes mécanos parlent fort après la débauche pendant qu'un vieux gaucho barbu s'enfile des Fernet sans mot dire. Le renfrogné étanche sa curiosité et se déride autour d'une bière. Manuel lui, passe son service à discuter avec les copains. Dans un village de soixante habitants le tour est vite fait.
Un lever tardif nous empêche de partir. Et puis nous avons envie de passer du temps avec Miguel et sa femme. La journée passe vite autour du maté, Miguel est préoccupé par ses bêtes qui n'ont plus un brin d'herbe à manger. Le comble de l'agriculture intensive. Tout est cultivé au détriment du bétail, et l'hiver les paysans sont obligés de donner les céréales récoltées à l'automne pour les nourir. Mais pour Miguel, les vaches ont besoin de manger du vert et non du maïs.
Les mécanos nous aident à arranger nos selles à coup de soudures. Comme toujours, il y a des modifications à apporter au matériel. Ils y passent une bonne partie de la journée et pourtant ils refusent de nous faire payer. "Vous viendrez boire un coup avec nous." disent-ils simplement.

Alors que tout le monde parle de la vague de froid polaire qui sévit dans tout le pays, nous remontons quelques fois la tente sur des terrains abandonnés ou prêtés. A El Restreador, nous en savourons d'avantage la bière au coin du feu avec Pépé et Chicha. Louchant sur un prés, nous faisons un peu peur au vieux Louis en lui demandant la permission d'y camper. Au fils de la discussion, il prend confiance et nous envoie chez Pépé, le maire. Lui aussi se demande au premier abord ce qu'on peut bien lui vouloir. Au bout de quelques minutes, lui et Chicha se comportent comme de bon vieux grands parents. Ils refusent même que nous lui réglions la bière et les quelques achats de sa superette. "C'est pour le plaisir que vous avez et que vous nous donner à découvrir l'Argentine" dit-il avec un petit sourire timide. De pareils gestes cela arrive souvent, mais à chaque fois nous tombons de haut. Que dire si ce n'est un grand merci et garder une pensée pour tous ces gens qui nous donnent une puissante énergie.

Sur le chemin, la vague de froid sévit toujours. Le vent balaye le sable de la piste, les buissons roulent devant nous façon western. Le soir, un ciel rougeoyant annonce la gelée. C'est sous un pareil soleil de feu que nous approchons une colonie de flamands roses. Leurs cris sereins retentissent doucement dans la pampa. Sentant le danger, les ailes pourpres sélancent pour ensuite tournoyer au dessus de la lagune. Cette petite expédition nous a fait oublier le temps et nous vaut de voyager une fois de plus à la lueur de la voute céleste.


A la Carlota, Lucas un jeune de dix-sept ans nous donne l'illusion que nos chevaux vont brouter du vert durant deux jours. Rêve brisé, le véritable propriétaire du champs surgit en grande furie. Le repos sera donc à la longue corde avec l'herbe sèche de bordure de chemin. Trop tard pour se mettre en quête d'un autre lieu.
Lucas vit chez Eugenio car il s'est disputé avec sa mère. Il préfère arrêter les études pour danser le folklore. Nous en apprendrons un peu plus sur lui trop tard. Un "vago" ou "gato negro" comme disent les gens ici. Nous nous quitterons en mauvais termes, le soupçonnant de vol. Il est pourtant bien difficile d'accuser quelqu'un qui offre l'hospitalité.
Eugenio du haut de ses soixante dix sept ans et de ses trois infarctus profite de la vie à sa manière. C'est entouré de ses chats et ses chiens qu'il aime se prélasser au soleil à l'abris du vent près de la facade décrêpie. Un artiste aux justes raisonnements. Il ironise sans cesse dans sa grosse barbe blanche surplombée de son inséparable casquette. Il déambule avec sa canne sur le chemin avec sa meute en se fendant la poire. Diminué physiquement, il ne peut plus guère s'occuper de la maison. Il vit dans la crasse et les courants d'air. Lucas lui, plutôt que de l'aider préfère se promener la nuit et dormir la journée.

Heureux de retourner dans la brousse et d'oublier la Carlota, nous arrivons rapidemment au Pasaje d'Olmos. Village fantôme témoin de l'exode rural. Deux gamins jouent dans les ruines au milieu des moutons. Ils nous indiquent la maison de leurs parents. La famille Pedraza reste seule occupante des lieux. Tout de suite le contact passe bien avec Andrea, Vanessa et Daniel. Alors que nous bavions sur les champs luxurieux, ils nous annoncent qu'il y pousse une plante toxique. Les chevaux qui ne la connaissent pas la mange et peuvent en mourir. Après mure réflexion, ils trouvent à héberger toute notre caravane.
Le soir même, pas le temps d'écrire le journal de bord ni de se coucher tôt, Sofia et l'Alazan ont du bagoût. Andrea revient vers vingt-deux heures de la Carlota armée de coca et de vin en briques. Buvant le fameux calimucho et dévorant les délicieuses tortas fritas d'Andrea, nous durons. A minuit toute la famille passe à table. Chorizo et boudin noir. Les enfants grignottent sans décoler les yeux de la télévision. "Nous avons l'électricité depuis peu, cela nous a changé la vie." dit Sofia avec raison. Mais comme toute chose, il y a du bon et du mauvais.
Couchés à pas d'heure, il est bien difficile de se lever. Trainassant pour charger, accompagnés par les petits Coco et Carlos sur leurs poneys miniatures, discutant au soleil avec Sofia et l'Alazan, nous finissons par repousser le départ au lendemain. Nous sommes en trop bonne compagnie pour partir si vite. Après que Coco et Carlos aient fini de jouer les tornades ambulantes, ils partent à l'école à dos de poney avec Morena. Le rêve de gosse de Clio.
Le reste de l'après-midi est consacrée à la traite des vaches avec Vanessa et ses filles Paula et Oriana. Andrea revient à cheval poussant les vaches dans un nuage de poussière. Ici ce sont les femmes qui gèrent la baraque. Mais bientôt le calme est trépassé par Carlos et Coco qui reviennent de l'école à cheval. Ils galopent dans tous les sens, font virevolter le rebenque pour ranger les vaches et leurs veaux.
Avant de partir, nous passons une dernière soirée chez les Pedraza. Carlos le mari d'Andrea sert le maté pendant que la famille nous fait faire le tour des photos encadrées aux murs. Jinetiad, courses, défilés, tout y passe... El Alazan offre son couteau à Clio pour remplacer celui qui avait mystérieusement disparu à la Carlota. "Comme ça, dit-il, les bons effacent toujours les mauvais."
Citation véridique en ce qui concerne notre voyage.

Voici belle lurette que nous ne montons plus la tente, ni dans les estancias suivantes. Chez Mondino, les ouvriers sont surpris de découvrir au petit matin deux français dans la roulotte de chantier. El Basco nous a tenu compagnie jusqu'à tard, partageant maté et saucisson.
A Alejo Lesdeman, un motard s'arrête à notre hauteur pour nous proposer spontanément un endroit où passer la nuit. Chiquiti est heureux de pouvoir rendre ce simple service à des voyageurs.
En arrivant à Arias alors que nous demandions de l'eau pour les chevaux, Arnoldo nous propose de rester chez lui. Voici trente-cinq ans qu'il entretient sa ferme. Avant il était aussi boucher. Il a fermé son commerce voilà cinq ans. "Ras le bol des horaires, scande-t-il, je veux profiter et prendre mon maté quand il me plaît !" Seule ombre au tableau, sa femme ne le comprend pas. Amoureux des chevaux, il collectionne les vieux harnachements, les parures en cuir, les tableaux de Molina campo, les carioles d'époque. La ferme regorge d'animaux. Chevaux, vaches, poules, cochons, lapins, brebis, chiens, chats, et même des canaris de collection. "Je suis aussi le seul fou que tu verras avec une charette tirée par quatres énormes taureaux aux longues cornes !" rigole-il.
Comme chaque fois que nous dormons sous un toit, il est difficile de sortir du lit. Pour couronner le tout, au moment de partir, un journaliste arrive pour réaliser une interview pour le canal local. La quatrième en un mois. Pays pourtant cavalier, les gens disent ne pas rencontrer de tels voyageurs. Il est certaines régions où l'usage du cheval se perd. Dans la cordillière alors que les gauchos font encore le tour des propriétés à cheval, dans les provinces de la Pampa et de Cordoba, c'est en pick-up ou en moto que les paysans font leur tournée. Bien sûr nous n'oublions pas de dire que nous recherchons un mécène pour ramener nos chevaux en France à la fin du voyage.
L'heure tourne et Arnoldo nous conseille de rester chez lui. Même s'il est débordé entre sa femme et ses animaux, il trouve le temps entre deux aller-retour de prendre le maté avec nous. Il nous offre même en toute confiance de rester dans sa maison durant ses absences. Nous ne reprendrons donc la route pour Santa-Fe que demain. Les conditions météo et l'état des pâtures nous ont fait changer de direction. A présent c'est à l'appel de la Mésopotamie et la promesse d'un climat plus tropical que nous répondons.