jeudi 12 août 2010

Pampa pelée

Ce ne sont pas les paysages de la province de Santa-Fé qui peuvent se vanter d'embellir une cavalcade. Ici le soja est roi. Des milliers d'hectars consacrés à sa culture. Le blé et le maïs tentent de rivaliser. L'élevage de bétail a été abandonné depuis peu. Le soja rend fou. L'hiver la pampa est pelée. Tout est gris, pas un arbre. Les villages aussi sont déserts. La ruée vers la cité. Maggiolo survit grâce à ses silos et sa voie de chemin de fer. San-Francisco est en train de mourir. De deux mille habitants le village est passé à quelques cinq cent habitants. Quelle fut notre surprise en découvrant une compatriote dans ce coin perdu. Julie faisait partie de l'association Responde qui tente de faire revivre les villages en voie de disparition. Revenue six mois plus tard non pas par amour de l'Argentine mais plutôt d'un argentin, elle se rend compte que lorsque l'association ne pousse pas derrière, la mobilisation n'est plus aussi forte.
Hansen is dead. Cette colonie de mille habitants s'est fait avalée par l'agriculture intensive. Seules trois personnes gardent encore les lieux. Une petite dizaine maisons sont encore érigées. les autres ? Elles subissent un drôle de sort. Que ce soit Eduardo à Maggiolo, Andrès à San-Francisco ou encore Antonio à Hansen, tous nous content la même histoire. "La loi de Amparo interdit d'expulser une famille qui ont des enfants d'une maison, même squattée. Pour éviter cela, les nouveaux propriétaires des terrains abandonnés les détruisent à la pelleteuse. Ils creusent un gigantesque trou, coupent les arbres et les enterrent en même temps que les débris des habitations. Deux semaines plus tard, ils plantent du soja par dessus."
Pour les producteurs chaque centimètre carré est important. Les derniers arbres sont abattus en dépit de leur rôle majeur sur l'écosystème. Certains s'approprient même les bas-côtés des chemins, semant jusque de l'autre côté des clôtures.

Heureusement les rencontres anéantissent la désolation environnante. Joignant les villages chaque jour au rythme des buissons qui roulent au vent sur le sable de la piste, nous cherchons les meilleurs pâtures pour nos chevaux.
La famille Soliman leur ouvre les portes de leur petit jardin à Maggiolo. Eduardo qui est menuisier nous prête une roulotte qu'il est en train de rénover. Nous n'aurons de cesse de satisfaire la curiosité des Soliman. Le maire se déplace pour savoir s'il peut nous rendre service. Au matin, ce sont toutes les camarades de classe de Dayana qui s'attroupent devant l'atelier, ne perdant pas une miette des préparatifs de départ.

A San-Francisco de Santa-Fé, Nilda confie nos équipiers à son troupeau de veaux. Julie nous présente la famille Zarich-Icutza. Devant leur gentillesse et leur humour nous ne pouvons que rester une journée de plus. A l'école, c'est l'embuscade. Alors que nous emmenions Bélen à cheval, nous sommes réquisitionnés par Dora, sa mère qui est institutrice, pour une mini conférence. Nous ne voyons pas beaucoup Andrès qui est préoccupé par la comptabilité de la coopérative. Les chiffres sont les chiffres. Il aura tout de même le temps de nous préparer un succulent plat de poisson (le premier en six mois dans ce pays carnivore) accompagné d'un chablis de Mendoza. Nous ne reprenons la route qu'après avoir fêté rapidement "el dia del niño" en compagnie des élèves.
Cela a beau être le jour de l'enfant, il y a parfois des claques qui se perdent. Ceux de la famille à côté de laquelle nous campons à La Chispa nous font perdre notre sang-froid. Touches à tout et irrespectueux, le manque d'éducation se fait cruellement sentir. Le père travaille toute la journée à l'abattoir pendant que la mère est chargée de s'occuper des huit enfants au foyer.
Renversant le baromètre, la petite Valentina vient avec ses parents pour nous offrir du fromage et un dessin. Admirative devant les chevaux, elle aurait volontier pris la route avec nous.

Pour continuer d'avancer, nous devons ficeler Kali sur le dos de Godofredo pour quelques jours. Elle tire sa convalescence d'une tendinite. Au repos, elle dégouline sur les caisses de bât. Au bout du sentier, San-José de la Esquina avec la promesse d'y reposer un temps la patte de notre chienne aventurière.
Par l'intermédiaire d'un géant surnommé La Vaca, nous faisons connaissance avec les membres du centre traditionaliste "Virgen de la Merced". Cette association équestre organise ce week-end une fête de jeux d'adresse criolla. Nous hésitions à rester autant de temps à San-José, mais voici que la maitresse se retrouve dans le même état que son chien. Alors que nous emmenions les chevaux à cru dans un enclos prêté par Jorges, le président du club, nous nous faisons embarquer. Un poulain effraye nos trois compères que nous montions seulement en licol longe. Impossible donc de les freiner. Clio nous fait alors une magnifique voltige pour atterrir en salle de radiographie à l'hôpital. Plus de peur que de mal, mais le repos est nécessaire pour résorber le superbe hématome de son pied.
Nous passons donc le plus clair de notre temps avec Pacha, Yami, Juan-Pablo, Natalia et Alejandro. Qu'il est revigorant de rencontrer des jeunes. Une espèce que l'on ne trouve plus qu'en ville, laissant la campagne aux mains des vieux et respectables gauchos.

lundi 2 août 2010

Lagunas y amistad


Les moulins d'eau salée font place aux lagunes abritant toute sorte de faune. Le ravitaillement en eau pour nos animaux ne se pose plus. Pour nous le liquide salé provoquant des noeuds dans l'estomac est à éviter. L'approvisionnement en fourrage est parfois plus compliqué. En hiver, les champs sont ratiboisés par le bétail. Les bords des chemins ne sont plus aussi larges qu'avant. Certains agriculteurs y fauchent même l'herbe pour leurs bêtes. Et que reste-t-il pour nos herbivores ? Des lieux idylliques s'offrent à notre vue. Une saline où pataugent flamands roses et ibis noirs ferait un bon lieu de bivouac si tout n'était pas privatisé. Pour la première fois nous sommes contraints de continuer de nuit pour assurer le couvert aux chevaux.

Tout cela n'est que de courte durée. A San Joaquin nous sommes accueillis par les autorités du village. Bientôt Rita, Godo et Mouloud croquent à pleines dents l'herbe du jardin de la police pendant que Javier, le maire, nous offre le gîte dans le salon communal. Nous sommes aux petits oignons. Javier nous donne deux kilos de miel de sa production, sa femme Graciela nous fait des gâteaux, et même le sergent Adrian nous ramène des sucreries ! Le matin, c'est l'attroupement autour de nos préparatifs. Tout le monde se groupe pour la photo de rigueur. En se quittant, Adrian nous fait savoir qu'il a prévenu la police du prochain village de notre arrivée.

A Riobamba, tout est déjà prévu. Manuel le policier nous invite à prendre une douche au poste. Miguel, le maire, installe les chevaux dans les corrals de la feria, et nous nous allons dormir... à l'église. Déjà que nous fricottions avec la police, mais jamais nous n'aurions pensé passer la nuit chez le curé.
A la superette du village qui sert aussi de bar, l'ambiance est authentique. La vieille au gentil sourire parait minuscule derrière son immense comptoir en bois vieillot. Les jeunes mécanos parlent fort après la débauche pendant qu'un vieux gaucho barbu s'enfile des Fernet sans mot dire. Le renfrogné étanche sa curiosité et se déride autour d'une bière. Manuel lui, passe son service à discuter avec les copains. Dans un village de soixante habitants le tour est vite fait.
Un lever tardif nous empêche de partir. Et puis nous avons envie de passer du temps avec Miguel et sa femme. La journée passe vite autour du maté, Miguel est préoccupé par ses bêtes qui n'ont plus un brin d'herbe à manger. Le comble de l'agriculture intensive. Tout est cultivé au détriment du bétail, et l'hiver les paysans sont obligés de donner les céréales récoltées à l'automne pour les nourir. Mais pour Miguel, les vaches ont besoin de manger du vert et non du maïs.
Les mécanos nous aident à arranger nos selles à coup de soudures. Comme toujours, il y a des modifications à apporter au matériel. Ils y passent une bonne partie de la journée et pourtant ils refusent de nous faire payer. "Vous viendrez boire un coup avec nous." disent-ils simplement.

Alors que tout le monde parle de la vague de froid polaire qui sévit dans tout le pays, nous remontons quelques fois la tente sur des terrains abandonnés ou prêtés. A El Restreador, nous en savourons d'avantage la bière au coin du feu avec Pépé et Chicha. Louchant sur un prés, nous faisons un peu peur au vieux Louis en lui demandant la permission d'y camper. Au fils de la discussion, il prend confiance et nous envoie chez Pépé, le maire. Lui aussi se demande au premier abord ce qu'on peut bien lui vouloir. Au bout de quelques minutes, lui et Chicha se comportent comme de bon vieux grands parents. Ils refusent même que nous lui réglions la bière et les quelques achats de sa superette. "C'est pour le plaisir que vous avez et que vous nous donner à découvrir l'Argentine" dit-il avec un petit sourire timide. De pareils gestes cela arrive souvent, mais à chaque fois nous tombons de haut. Que dire si ce n'est un grand merci et garder une pensée pour tous ces gens qui nous donnent une puissante énergie.

Sur le chemin, la vague de froid sévit toujours. Le vent balaye le sable de la piste, les buissons roulent devant nous façon western. Le soir, un ciel rougeoyant annonce la gelée. C'est sous un pareil soleil de feu que nous approchons une colonie de flamands roses. Leurs cris sereins retentissent doucement dans la pampa. Sentant le danger, les ailes pourpres sélancent pour ensuite tournoyer au dessus de la lagune. Cette petite expédition nous a fait oublier le temps et nous vaut de voyager une fois de plus à la lueur de la voute céleste.


A la Carlota, Lucas un jeune de dix-sept ans nous donne l'illusion que nos chevaux vont brouter du vert durant deux jours. Rêve brisé, le véritable propriétaire du champs surgit en grande furie. Le repos sera donc à la longue corde avec l'herbe sèche de bordure de chemin. Trop tard pour se mettre en quête d'un autre lieu.
Lucas vit chez Eugenio car il s'est disputé avec sa mère. Il préfère arrêter les études pour danser le folklore. Nous en apprendrons un peu plus sur lui trop tard. Un "vago" ou "gato negro" comme disent les gens ici. Nous nous quitterons en mauvais termes, le soupçonnant de vol. Il est pourtant bien difficile d'accuser quelqu'un qui offre l'hospitalité.
Eugenio du haut de ses soixante dix sept ans et de ses trois infarctus profite de la vie à sa manière. C'est entouré de ses chats et ses chiens qu'il aime se prélasser au soleil à l'abris du vent près de la facade décrêpie. Un artiste aux justes raisonnements. Il ironise sans cesse dans sa grosse barbe blanche surplombée de son inséparable casquette. Il déambule avec sa canne sur le chemin avec sa meute en se fendant la poire. Diminué physiquement, il ne peut plus guère s'occuper de la maison. Il vit dans la crasse et les courants d'air. Lucas lui, plutôt que de l'aider préfère se promener la nuit et dormir la journée.

Heureux de retourner dans la brousse et d'oublier la Carlota, nous arrivons rapidemment au Pasaje d'Olmos. Village fantôme témoin de l'exode rural. Deux gamins jouent dans les ruines au milieu des moutons. Ils nous indiquent la maison de leurs parents. La famille Pedraza reste seule occupante des lieux. Tout de suite le contact passe bien avec Andrea, Vanessa et Daniel. Alors que nous bavions sur les champs luxurieux, ils nous annoncent qu'il y pousse une plante toxique. Les chevaux qui ne la connaissent pas la mange et peuvent en mourir. Après mure réflexion, ils trouvent à héberger toute notre caravane.
Le soir même, pas le temps d'écrire le journal de bord ni de se coucher tôt, Sofia et l'Alazan ont du bagoût. Andrea revient vers vingt-deux heures de la Carlota armée de coca et de vin en briques. Buvant le fameux calimucho et dévorant les délicieuses tortas fritas d'Andrea, nous durons. A minuit toute la famille passe à table. Chorizo et boudin noir. Les enfants grignottent sans décoler les yeux de la télévision. "Nous avons l'électricité depuis peu, cela nous a changé la vie." dit Sofia avec raison. Mais comme toute chose, il y a du bon et du mauvais.
Couchés à pas d'heure, il est bien difficile de se lever. Trainassant pour charger, accompagnés par les petits Coco et Carlos sur leurs poneys miniatures, discutant au soleil avec Sofia et l'Alazan, nous finissons par repousser le départ au lendemain. Nous sommes en trop bonne compagnie pour partir si vite. Après que Coco et Carlos aient fini de jouer les tornades ambulantes, ils partent à l'école à dos de poney avec Morena. Le rêve de gosse de Clio.
Le reste de l'après-midi est consacrée à la traite des vaches avec Vanessa et ses filles Paula et Oriana. Andrea revient à cheval poussant les vaches dans un nuage de poussière. Ici ce sont les femmes qui gèrent la baraque. Mais bientôt le calme est trépassé par Carlos et Coco qui reviennent de l'école à cheval. Ils galopent dans tous les sens, font virevolter le rebenque pour ranger les vaches et leurs veaux.
Avant de partir, nous passons une dernière soirée chez les Pedraza. Carlos le mari d'Andrea sert le maté pendant que la famille nous fait faire le tour des photos encadrées aux murs. Jinetiad, courses, défilés, tout y passe... El Alazan offre son couteau à Clio pour remplacer celui qui avait mystérieusement disparu à la Carlota. "Comme ça, dit-il, les bons effacent toujours les mauvais."
Citation véridique en ce qui concerne notre voyage.

Voici belle lurette que nous ne montons plus la tente, ni dans les estancias suivantes. Chez Mondino, les ouvriers sont surpris de découvrir au petit matin deux français dans la roulotte de chantier. El Basco nous a tenu compagnie jusqu'à tard, partageant maté et saucisson.
A Alejo Lesdeman, un motard s'arrête à notre hauteur pour nous proposer spontanément un endroit où passer la nuit. Chiquiti est heureux de pouvoir rendre ce simple service à des voyageurs.
En arrivant à Arias alors que nous demandions de l'eau pour les chevaux, Arnoldo nous propose de rester chez lui. Voici trente-cinq ans qu'il entretient sa ferme. Avant il était aussi boucher. Il a fermé son commerce voilà cinq ans. "Ras le bol des horaires, scande-t-il, je veux profiter et prendre mon maté quand il me plaît !" Seule ombre au tableau, sa femme ne le comprend pas. Amoureux des chevaux, il collectionne les vieux harnachements, les parures en cuir, les tableaux de Molina campo, les carioles d'époque. La ferme regorge d'animaux. Chevaux, vaches, poules, cochons, lapins, brebis, chiens, chats, et même des canaris de collection. "Je suis aussi le seul fou que tu verras avec une charette tirée par quatres énormes taureaux aux longues cornes !" rigole-il.
Comme chaque fois que nous dormons sous un toit, il est difficile de sortir du lit. Pour couronner le tout, au moment de partir, un journaliste arrive pour réaliser une interview pour le canal local. La quatrième en un mois. Pays pourtant cavalier, les gens disent ne pas rencontrer de tels voyageurs. Il est certaines régions où l'usage du cheval se perd. Dans la cordillière alors que les gauchos font encore le tour des propriétés à cheval, dans les provinces de la Pampa et de Cordoba, c'est en pick-up ou en moto que les paysans font leur tournée. Bien sûr nous n'oublions pas de dire que nous recherchons un mécène pour ramener nos chevaux en France à la fin du voyage.
L'heure tourne et Arnoldo nous conseille de rester chez lui. Même s'il est débordé entre sa femme et ses animaux, il trouve le temps entre deux aller-retour de prendre le maté avec nous. Il nous offre même en toute confiance de rester dans sa maison durant ses absences. Nous ne reprendrons donc la route pour Santa-Fe que demain. Les conditions météo et l'état des pâtures nous ont fait changer de direction. A présent c'est à l'appel de la Mésopotamie et la promesse d'un climat plus tropical que nous répondons.

vendredi 9 juillet 2010

Hasta nuevo pasto, siempre !


La chaine de la Cordillière fait place au désert patagonien avec nostalgie. Les hauts sommets frisquets étaient d'une beauté inégalable. A présent tout est plat, sans eau et couvert de petits buissons épineux jaunis. La route tracée arbitrairement au milieu de ce grand rien parait interminable. Peu à peu, le vent installe les nuages, tout devient gris. L'atmosphère s'humidifie pour se mettre à perler. Un crachin envelloppe tout avec lui. Il pleut, tout le monde est trempé et pourtant il n'y a rien à boire, pas une flaque. Les chiennes assoiffées lèchent la tente mouillée.
Le premier village à vingt-cinq kilomètres de Zapala nous a permis de trouver du fourrage pour les chevaux qui ont passés la nuit le ventre vide, la ration d'avoine ne suffisant pas. Le vide sidéral remplit les deux étapes suivantes, seules quelques mines ont plantées des cigognes qui pompent inlassablement le pétrole de la région.. Un vieil homme ayant érigé sa maison sur le bord de route, sûrement pour la tranquilité du voisinage, n'a même pas d'eau à offrir pour nos animaux. Il nous faut pousser jusqu'a la raffinerie tenue par de riches étrangers et des vaches pataugeant dans le pétrole.
C'est détrempée et affamée que la caravane arrive à Cutral-Co, cité de l'or noir construite par et pour le pétrole. Les syndicats de miniers y côtoient casinos et vestiges de dinosaures. Oubliant la tristesse des murs d'une ville sans âme, nous y trouvons des habitants jovials et fêtards. Leur aide nous est précieuse. Cavaliers et aventuriers pas assez aguerris pour se battre contre cette région désertique, refusant de faire souffrir les chevaux, nous sommes certains de ne pas pouvoir les approvisionner sur au moins trois cents kilomètres. Nous arrivons à négocier un petit camion pour traverser la tant redoutée "Conquista del desierto" qui nous sépare de la pampa humide et ses riches pâturages. Cette même route qu'ont empruntés les colons pour y semer la mort chez les peuples indigènes de Patagonie de 1869 à 1879, est coupable aujourd'hui de nombreux accidents mortels dûs à la somnolence des conducteurs.

LA CONQUISTA

Petite nuit après une soirée reggae dans un bar de Cutral-Co, nous quittons la ville minière en compagnie de José et Horacio. Le stress de la montée dans le camion est à peine passé qu'un goujon de roue lâche. Ni une ni deux, les compères démontent le roue pour sortir le boulon qui frotte sur les freins. Sur les cents premiers kilomètres, des plateaux couleur ocre dignes d'une cachette de la horde sauvage dominent un lac de rétention, mais très vite le paysage devient déprimant. Plus rien ni personne à l'horizon. José redoute cette route et se concentre au maximum. Pour rester éveillé, il a bien choisi son copilote. Horacio lui n'a pas sa langue dans sa poche. quoique drôlement chauvin, il nous explique bien des choses intéressantes sur son pays, à sa version. Histoire, folklore, jinetiad, politique, relations avec les pays voisins, religion, tout y passe. Il nous conte également les légendes des croyances polpulaires. Sur les bords de routes, de nombreux petits mausolées aux multiples offrandes (drapeaux rouges, bouteilles d'eau...) sont hérigés à la gloire des saints Gauchito Gil, Difunta Correa, Santo Vega ou encore Ceferino Namuncarà.

REVOILA LA PAMPA

Au débarquement à General Acha, la différence de température se fait déjà sentir. Les perruches et les perroquets surpeuplent de majestueux eucalyptus. Les aigles partagent le ciel avec les colombes. Les renards gris gisent sur le chemins au bonheur des lièvres et des tatous. L'herbe y est abondante, faisant le bonheur de nos trois herbivores.
Nous gagnons Macachin par les chemins de terre, profitant de l'hospitalité de plusieurs estancias car nous sommes toujours au royaume des clôtures. Ce sera sans oublier l'accueil spontané de Louis et son petit rire malicieux alors que nous n'arrivions pas à nous remettre en route, profitant des rayons du soleil.
Pour faire une semaine d'arrêt, nous comptons sur un contact donné par Nicolas, un vétérinaire de Cutral-Co. Au haras de Macachin, nous rencontrons alors la famille Perez. Et quelle rencontre ! Le séjour ne fut que rires et chaleureuses relations humaines dans une maison pleine de vie. Ici, les arrières grands parents vivent sous le même toit que les enfants et les petits enfants. Il y a toujours quelqu'un avec qui passer un agréable bout de temps. Autour des chevaux avec Matias et Marino, à la cuisine avec Pichi et Carlos, à l'atelier avec Martin, à la saline avec Roberto, au pub avec Magalie, Matias et Herman, autour d'un asado avec Alesandro et Xavier. Clio profitera de tout ce beau monde pour fêter son anniversaire et semer le cri de la tucu-tucu. Ce petit animal nocturne qui vit sous terre fait un bruit sourd à qui il doit son nom qui résonne dans la pampa, et parfois dans la tête les lendemains de fête. Tous ces moments en leur compagnie sont inoubliables.
Guillermo qui s'occupe des chevaux de course s'est improvisé maître maréchal. Par son calme et sa gentillesse, il a su nous enseigner quelques bases. Ainsi nous defferrons tous les chevaux en prévision des pistes qui ne sont désormais plus qu'en sable.

RETROUVAILLES

Alors que nous projettions de passer par Maza non loin de là afin de revoir Barby et Alejandro rencontrés quatre mois plus tôt, les voici qui débarquent au haras. La mère de Barby qui vit à Macachin a tendu l'oreille lorsque l'on parlait en ville de deux français voyageant à cheval. Joviales retrouvailles inattendues. S'ensuivent asados traditionels avec leurs familles, tournées de maté et de bières, petites sorties équestres où Clio s'improvise monitrice avec les petites Muriel et Fatima.
Mais le temps passe trop vite et il est déjà temps de quitter la famille Perez, les Cuevas et bientôt les Aguirre.Moments émouvants aux yeux mouillés, les coeurs pincés des deux côtés. On se réconforte en se disant que c'est la magie du voyage, des moments éphémères et intenses qui ne l'auraient pas été en d'autres circonstances.
Maza, dernière étape avant de reprendre la route. Cet arrêt finit de nous achever. La semaine de repos était des plus fatiguante. Profitant en core un peu de nos retrouvailles avec Barby et Alejandro, les nuits se font courtes, ne suffisant pas à éliminer le houblon accumulé. L'arrivée de Takasuivre et l'appel du voyage nous pressent un peu et nous remettons un sabot devant l'autre.

TAKASUIVRE

Depuis quelques temps des doutes subsistaient. Chacun y allait de son avis, nous mettant dans l'embarras. Un ventre qui s'arrondit est synonyme de quelques vagabondages. Elle qui était même un peu maigre avant le voyage, Rita, jamais nous n'aurions douté de sa virginité. A Cutral-Co, un vétérinaire donnera le jugement final. Le polichinel est dans le tiroir depuis maintenant sept mois. Comme celui-ci contrecarre quelque peu nos projets, il n'aura pas d'autre choix que de s'appeler Takasuivre. Ce poulain va naitre pour voyager...
Il reste quatre mois avant qu'il ne montre le bout de son nez. Juste le temps de se rendre du côté de Cordoba pour y encontrer un meilleur climat et un campo un mois avant l'heureux évènement. Une fois que Taka galopera un peu trop du haut de ses trente jours, nous pourrons repartir vers le grand nord argentin au rythme des pauses tété.

MERIDIANO


Suivant le chemin de terre séparant la province de la Pampa et de Buenos Aires, le méridiano nous emmène jusqu'à Intendente Alvear. Les tatous grouillent distrayant nos chiennes pseudo chasseuses. Les champs des estancias ratiboisés par le bétail et un temps sec nous obligent à s'exiler en bord de chemin pour offrir des paturâges décents à nos quadrupèdes. Ce n'est pas sans une petite amertume car l'accueil et la sympathie des gens rencontrés semble croissants. A chaque arrêt, les questions ne manquent pas, à la ville comme à la campagne. Comme cette famille à l'image des caricatures de Molina ou Monteffusco regardant les étrangers arriver d'un oeil noir. Les enfants tapent dans le ballon au milieu des poules, un vieux gaucho au béret rouge affute un poignard pendant que le jeune s'amuse avec une carabine. Petite appréhension. "Mais vous n'avez pas peur de voyager tous seuls comme ça ? L'argentine est un pays où il y a beaucoup de problèmes entre les gens, pleine d'histoires de meurtres, de vols. Vous êtes mieux dans votre pays." nous lance-t-on. Finalement toute la famille attirée par la curiosité s'aligne devant l'abreuvoir, interroge, commente et se fend la poire en écoutant les anecdotes des voyageurs.

Au tour la télévision de nous conter une anecdote. Bariloche, deux jeunes délinquants de quinze ans tués par la police. La polpulation acclame et manifeste en faveur des forces de l'ordre. Pour un fait similaire en France, les quartiers seraient déjà à feu et à sang. Alors que nous nous indignons, autour de nous, tout le monde trouve cela normal, prétextant que ces jeunes étaient irrécupérables. "Ce sont des voleurs de voiture, des récidivistes, ils n'hésitent pas à sortir les armes. La police a fait son travail." nous dit-on.

AU ROYAUME DU POLO

Intendente Alvear ou la carotte au bout du baton. Qui dit royaume du polo dit transport de chevaux dans le monde entier. Edwardo Heguy propriétaire réputé fait le commerce de chevaux de polo avec l'europe. Pensant à une fin meilleure pour le voyage que de quitter nos trois compères, nous pensions nous renseigner pour continuer l'aventure ensemble en Europe. Rêve brisé, les tarifs atteignent des sommes astronomiques.

L'acceuil y est très vif. A peine arrivés, les chevaux trouvent une place, et sans avoir le temps de comprendre nous nous retrouvons avec Pablo et Kiko chez Diego pour fêter ses trente-quatre ans. Grand asado avec les amis et toute la famille. Porcelet et poulets se partagent la grille.
L'ambiance à la gancha de polo est des plus détendue. Le patron est en Angleterre. Quand le chat n'est pas là, les souris dansent. De plus, vendredi 9 mai est férié, une fête de la patrie dont personne ici ne connait vraiment la raison. Au son de la fanfare, les associations, les écoles, les moissoneuses batteuses, les footballeurs, les religieux, les cavaliers défilent sous la banière bleu et blanche. Les chevaux ont leur tenue d'apparat de cuir et d'argent, rasés de prêt des crins jusque dans les oreilles, à la coutume argentine. Les gauchos de Molina ont mis leurs plus beaux effets.
De notre côté, c'est la preparation et la réparation de l'équipement du cheval de bât qui prime. L'avaloire lui coupe les poils malgré tous nos arrangements. Nous réduisons le poids de charge tant bien que mal. La cerise sur le gâteau, Mouloud traine les pieds et use carré même sur le sable. Nous lui posons de nouveau des fers, effectuant le travail nous même cette fois, ne voulant plus tomber sur de mauvais maréchals comme à Cutral-Co.

samedi 5 juin 2010

Montagnes, tourmente et désert.

Après deux jours de repos bénéfiques, nous gagnons rapidement Junin de los Andes. Un chemin le long du fleuve nous permet de contourner la ville. Les quartiers de la périphérie y apparaissent beaucoup plus pauvres. Des chiens rachitiques accueillent les étrangers, sortants de toutes parts. Les maisonnettes de fortune les unes sur les autres crachent la fumée de bois. Des chevaux à l'impressionnate carrure sont enfermés dans de minuscules boxes ou dans des jardins à peine plus grands.
Le lendemain, nous tentons de gagner coûte que coûte un endroit libre pour camper au bord du rio afin de fêter mes vingt-six ans. Nous trottons pour la première fois avec Mouloud en bât peu chargé. Rien ne bouge, il ne semble pas gêné, l'ensemble est bien solidarisé.Nos trois compères ont été courageux, trente kilomètres, la plus grosse étape jusqu'ici. Le pâturage est au rendez-vous. Pour nous, la fête est frugale mais bien rélle. Mousseux, Bailey's, crème de lait, pain, saucisson et un an de plus autour d'un feu. Une pluie fine vient arroser le tout.

SURPRIS EN PLEINE TOURMENTE.

Sur le chemin, nous croisons quelques campos libres ainsi que des habitations aux populations d'avantage typées Mapuche. Nous décidons de faire un détour de quelques jours pour rendre visite à la communauté Aucapan. A la tombée de la nuit, nous arrivons au croisement de la réserve. Les maudites clôtures barricadent à nouveau des montagnes entières. Nous sommes contraints de planter la tente en bord de chemin et d'y attacher les chevaux. Le ciel est d'une étrange beauté, un cercle lumineux entoure la lune sur un ciel de feu. Nous ne pensions pas à un mauvais présage lorsqu'en pleine nuit le bruit de la pluie sur la toile n'est pas celui habituel. Au petit matin, dix centimètres de poudre blanche recouvre tout. L'hiver nous a finalement rattrapé. Pliant bagages, oubliant notre projet de détour, nous nous élançons dans la tourmente pour quitter au plus vite les hauts plateaux. Le pire n'est pas de subir le vent ou les flocons, c'est la neige qui s'accumule entre les fers des chevaux. Nous avons beau curer les sabots toutes les dix minutes, d'énormes boules de glace reforment aussitôt, dures comme de la pierre faisant boiter et glisser les chevaux. Des hordes d'oiseaux au poitrails rouges nous suivent commes des dauphins à la proue d'un navire en dérive. Des troupeaux de chevaux s'enfuient au galop à notre approche.Les gens que nous croisons en voiture semblent nous prendre pour une curiosité, ou simplement pour des fous. Quatre heures de marche plus tard, les jambes coupées et les estomacs vides, nous marquons une pause. Les chevaux brouttent ce qu'ils peuvent pendant que nous préparons une grosse gamelle de riz que nous dévorerons. Les chiennes tremblent couchées dans la neige. Alors que des morceaux de glace tombent dans notre plat, nous prenons conscience que nous devons sortir de la cordillière rapidement, mais à quel rythme ?
Un peu plus loin, nous trouvons refuge dans une grande estancia à Pilolil. Les chevaux sont aux petits oignons. Lorsque Béatrice veut nous faire visiter les lieux, nous ne pouvons que rester comme deux pantins sur le paillasson devant la propreté des lieux. Une demeure luxueuse rien que pour deux voyageurs sales et trempés. L'estancia appartient en réalité à un riche propriétaire de Buenos Aires passionné par la chasse. Commerce lucratif, en plus de la traque du puma, ils élèvent aussi des cerfs qui seront lâchés pour la chasse dite sportive.

Deux jours de repos forcés ont fait fondre la neige. Après une crainte de fugue équine en bord de rio, une chaleureuse hospitalié chez Carlos, Americano et Paoli, nous franchissons un col qui n'en finit pas de grimper, Eprouvant mais une vue superbe sur la cordillière. Quelques sommets d'un blanc immaculé dominent fièrement des plateux désertiques. Des vestiges de neige nous rapellent de ne pas nous attarder dans le coin. Plus loin, de courageuses perruches batifolent dans les pins. Chapeau les filles, 'fait pas chaud !
A l'estancia de Cordero, pour la seconde fois consécutive, les chevaux sont en liberté dans un grand champ bien herbeux. Nous par contre, nous dormons à côté du groupe électrogène. Miguel, le fils de Cordero vient discuter avec nous jusqu'au moment du départ, souriant et plein d'humour.
Un autre col nous fait passer juste à côté d'un impressionnant pic à plus de trois mille mètres d'altitude. Les chevaux peinent avec les bourrasques de vent. De l'autre côté, la végétation devient de plus en plus pauvre. Nous toquons à une ferme crasseuse mais hospitalière. Dans la nuit pendant que les vaches ne cessent de beugler dans le corral, nos chevaux en profitent pour casser une cloture branlante et s'enfuir... sur la route. Heureusement nous finissons par les apercevoir au loin la queue en panache. Ils reviennent à notre cri de ralliement qu'est le cri de l'avoine. Ils seraient presque mignons si Mouloud n'engrainait pas le groupe à faire les fous, empêchant Clio d'attraper Rita et Godofredo essayant de me jeter.

CHALEUREUSE HOSPITALITE.

En arrivant à Puente Picun Leufu, un jeune type est au milieu de rien. Marino nous invite à passer la nuit chez lui. Effectivement il y a une habitation en contrebas. Ce dernier nous y emmène en rentrant ses moutons pour les protéger des pumas. Il nous présente son frère Ernesto, découpant un estomac sourire en coin. Au premier abord, ils nous paraissent quelquent peu étranges au milieu de leur gourbis, mais très vite ils s'avèrent être d'une gentillesse irréprochable. Arrivent ensuiteVéro, la femme de Marino, et sa fille Ilda. Nous discutons d'un tas de choses, s'efforçant de satisfaire leur curiosité autour d'un énorme morceau de mouton, d'une salade de choux rafraichissante et du traditionnel maté. Non seulement ce repas nous remet d'aplomd, mais qu'il est agréable d'échanger les différences de modes de vie, des mentalités d'un pays à un autre et de leur fonctionnement. Pour eux, l'hiver est des plus rudes. Eloignés de tout sur des sols arides où ne poussent que pierres et piquants. Ils tirent leur unique revenu de leur bien maigre vente de bétail. Le bois de chauffage, ils doivent aller le chercher loin dans la montagne à dos de mule. "De toute façon, les meilleures terres se sont de riches étrangers qui les achètent, signant des papiers qui n'existaient pas avant au détriment des gens qui y habitaient déjà sans le moindre papier en poche. Ensuite ils clôturent tout et y interdisent l'accès. Ils peuvent tuer tes animaux s'ils rentrent dans leur propriété. Que nous reste-t-il à nous et à notre bétail ?" dénonce Ernesto.
Nous dormons dans un lit tordu, mais un lit quand même, à côté de la carcasse de celle que nous venons de déguster. La meilleure nuit depuis longtemps, bien au chaud. Au petit jour, tout le monde se réveille doucement au chant du coq, des dindons, des moutons et des vaches. Même Kali que nous croyions aphone fait désormais résoner de graves aboiements. Ernesto a déjà donné du foin et du mais à nos équipiers, de la viande au chiens. Nous partageons le maté devant la cour ensoleillée ornée de palans de bouchers et de seaux de sang. Ernesto et Marino n'osaient pas apposer leur écriture dans notre journal. Ils finissent par se lancer, tout le monde veut écrire dedans, même la petite Ilda y dessine sa minuscule main.

DESERT D'ALTITUDE.

Les hauts plateaux qui nous attendent sont des plus désertiques, jonchés de pierres volcaniques, tout le reste pique. Nous plaignons les écoliers d'un pensionnat isolé. Le temps est à l'image des terres, hostile. La Lagune Blanche s'étend à l'horizon, cernée de montagnes, telles de cruelles dents acérés. Décors lunaire aux monts d'azote où l'hospitalité espérée ne sera pas. La gardienne du petit parc national hésite même à nous vendre une botte de foin. Pauvres canassons, ils dormirons attachés court à côté de la tente plantée sur les cailloux, à l'abris de l'unique mur aux environs. Un endroit de rêve. Rien de tel pour se remettre d'une turista que de s'exposer les fesses toutes les dix minutes au vent glacial à mille cinq cent mètres d'altitude. Le ciel menace de recouvrir tout de blanc, il ne manquerait plus que ça. Fausse appréhension pourtant, le soleil est de retour au matin, le vent se calme. Nous partons vers Zapala les poches vides de provisions, bientôt l'eau nous manque, ce midi ce sera donc polenta mi-cuite dans de la neige fondue après notre premier passage de clôture pour accéder à quelques touffes d'herbes. Finissant par haïr cette invention, nous déterrons un poteau et couchons l'ensemble pour y faire passer les chevaux. A l'approche de la nuit nous sommes encore à dix kilomètres de Zapala et toujours rien à l'horizon, pas d'herbe, pas d'eau, personne. Nous trottons pendant longtemps, le soleil disparaissant derrière la chaine de montagnes au loin, quelques nuages se teinant de rouge au dessus des immensités jaunies. Une image tout droit sortie d'un livre.
Des arbres au loin, une estancia, nous tentons notre chance. Nous arrivons avec l'obscurité devant la maisonette de Frederico pour demander asile. Il accepte de mettre les chevaux dans le corral et nous dans le hangar. Nous discutons rapidement le soir, tout le monde est fatigué, il est temps de se reposer au côté des vaches et leur maudit mugissement répétitif. Demain, on mange un steak ! Nous restons une journée ou deux pour faire le plein de nourriture à Zapala, reposer les chevaux avant de s'attaquer au désert afin de gagner la pampa humide vers Santa Rosa.


samedi 22 mai 2010

La grande migration

Les derniers préparatifs sont enfin terminés. Les chevaux sont ferrés. Le colis des easy-boots est arrivé à bon port même si les chiens de garde en uniforme se sont servis au passage d'un tiers de la valeur du paquet. Le petit asado que nous avons organisé n'a pas eu le succès escompté. Nous souhaitions remercier les gens qui nous ont aidé ou grâce à qui ce voyage n'aurait pas pu se mettre en branle, mais rendez-vous argentins obligent, la moitié ne sont pas venus.
Au dernier moment il a également fallu faire une virée au Chili afin de renouveller notre visa. L'administration facilitant toujours les choses, la police de l'immigration ne pouvant pas appliquer le précieux tampon, il est donc indiqué de faire dix heures de bus pour l'obtenir. Le bon côté de la chose aura été d'apercevoir à travers les vitres embuées une sorte de forêt du jurassique perché à mille cinq-cent mètres d'altitude. Passé les arbres immenses et les fougères démesurées, le col est recouvert de neige. Du côté chilien, le décors change du tout au tout. De vastes prairies bien vertes dûes à l'humidité environnante feraient baver nos équidés. A Osorno, nous avons juste le temps de goutter la bière locale avant de quitter cette horrible ville grise et bondée pour aller glâner notre fameux tampon.

SANS DOMICILE FIXE

Le vendredi 7 mai, l'heure du départ sonne tardivement. Faisant de notre mieux pour rassembler toutes nos affaires, ce n'est qu'à seize heures que nous mettons un sabot devant l'autre. Kata et Tito sont là pour nous dire au revoir. Les premiers pas émouvants et tant attendus d'un long voyage, la migration vers le nord et, espérons le, la chaleur.
Nous devons d'abord suivre la route 40 asphaltée sur cinquante kilomètres. Par chance, les chevaux sont habitués à la circulation. Ils ne bronchent pas, même lorsque les semi-remorques les frôlent en klaxonnant pour saluer. La cerise sur le gâteau sera un camion qui fera retentir par trois fois la cucaracha alors que nous longeons la barrière de sécurité au bord du précipice.
Dina Huapi et le Cerro Cathedral disparaissent peu à peu derrière les collines. Le relief nous éclabousse les pupilles. Seule la route tâche le décors. Bientôt la nuit tombe. Nous trouvons refuge dans une estancia. Omar, Ernesto et Cojelina nous accueillent à bras ouverts. Pendant que les chevaux sont en liberté, nous passons la soirée autour de bières brunes et de sandwiches à la milanese. La bonne humeur de nos hôtes nous réconcilie avec l'Argentine. Peut-être cela faisait-il trop longtemps que nous étions sur place entendant l'appel de l'aventure. Au petit matin, il est difficile de quitter la chaleur du sac de couchage pour se jeter dans la gelée du matin. Le Rio Limay fume, quelques courageux canards tentent des amérissages, les montagnes ont revêtues leur manteau de brûme. Le froid nous ralentit. Il ne nous faut pas moins de deux heures et demi pour plier bagages, quittant nos amis d'un soir sur les grandes salamaleques coutumières. "Muchas suerte, que le vaya bien !"
La progression se fait lentement. L'amphithéatre naturel nous réserve à la fois une vue spectaculaire et de dangereux bas-côtés étroits. Le soir ne rencontrant personne susceptible d'accueillir nos chevaux, nous bivouaquons sur une petite île au milieu du Rio Limay. Nous tentons de laisser les chevaux en liberté pour la nuit en se disant qu'ils ne traverserons pas le fleuve de nuit. Godofredo jouant le rôle de madrina (jument marraine) de l'effronterie porte une clochette dont le son nous rassure de leur présence. Frustré de n'avoir pu broutter l'herbe autour de la tente vu sa délicatesse de bulldozer, après avoir mis les pieds dans le feu pour mettre le nez dans notre casserole, il fait retentir un bruit de clapotis en plus du tintement de sa clochette. Voilà que nos trois compères fuguent, avec bien sûr en tête Buldogodo. Leur liberté aura été de courte durée.

Le quatrième jour, nous arrivons enfin au croisement de la route provinciale vers San Martin de los Andes. Nous jubilons de part la beauté des paysages et de la tranquilité du chemin de pierres. "A nous les immensités inviolées du parc naturel !" crions-nous. Mais bientôt une clôture avec une pancarte "Propriété privée, ne pas sortir du chemin". Au bout, un homme nous aboie littérallement dessus, nous interdisant de passer, menaçant de tuer nos chiens et vociférant des propos fachistes. Impossible de discuter. Comme il fait également allusion à une histoire de permis auprès du parc naturel, nous faisons demi-tour à contre-coeur pour vérification auprès de la station service un peu en arrière. Sûrs d'être dans nos droits, nous sommes aussi sûrs de la folie de cet homme. Cela se lit dans ses yeux qu'il pourrait avoir la gâchette facile. Ici, la vie d'un chien n'a aucune valeur.
A la station, on nous raconte les exploits du tristement célèbre Diego di Pascuale. Il ne cesse de sévir de la sorte, se brouillant et se battant avec les habitants du coin. "Une fois, il s'est même mis devant la machine qui dâme la route en lui interdisant de passer sur sa propriété. La route est provinciale, ainsi que le fleuve. Il menace également tous les pêcheurs. Il se bat, sort les armes, invente toujours une nouvelle histoire. C'est un fou, il n'en est pas à son premier fait divers." nous explique le pompiste. Le soir, une camionnette s'arrête à notre campement. Voici Carlos, son frère. Les menaces de mort et les invitations à la bagarre fusent de nouveau. Il semble clair que nous ne pouvons pas passer seuls. Nous ne pouvons pas non plus répondre au risque de compromettre la sécurité de nos animaux vu l'impossibilité de lever le camp rapidement. Tristes, abattus, ecoeurés, dégoutés de la bêtise humaine, à ce rythme là la Bolivie nous paraît bien lointaine. Les gens de la station ont beau appeler la police, elle ne daigne pas se déplacer.
Ce sera un bien pour un mal. Nous emprunterons finalement le chemin des septs lacs qui passe au coeur du parc national. Plus long, mais avec d'avantage d'habitations et pas de col trop élevé à franchir. Après n'avoir dormi que d'un oeil et congelés, la chance nous sourit, nous en prenons plein les mirettes. Persistent seulement les clôtures et les inscriptions "Propriedad privada, prohibido pasar". C'est donc cela un parc naturel, des estancias qui privatisent ce qu'il reste de grands espaces. (Voici d'ailleurs un lien qui rejoint ce que nous avons pu constater : http://www.mapuche-nation.org/francais/benettonarticles/benettonsapproprielaterremapuche.html )

L'obscurité tombant et paniquant de ne pas trouver de pâtures, nous finissons par renconter un immense portail en bois alors que nous tentions de se frayer un passage. Naiara nous ouvre les portes de l'estancia Rio Minero avec un grand sourire. Elle est espagnole et est venue refaire sa vie dans cette famille de gauchos. Lucas son époux est parti à cheval dans la cordillière pour regrouper le troupeau de vaches avant l'hiver. Le petit Yoshu fait du rodéo sur son cheval en plastique nommé Cherokee, rebenque à la main, sous l'oeil amusé de Lalo, le grand-père qui doit sa minerve à une chute de cheval. Son demi-frère Tiago nous épate par sa patience face à l'hyperactivité de Yoshu, mais aussi par son appétit d'ogre. Selon la culture culinaire argentine, on compte la ration de viande en demi kilo par personne. Lalo fait partager le vin de sa gourde basque qu'il trimballe partout. Cet accueil nous remet du beaume au coeur. Nous repartons pleins d'entrain bien que Mouloud traine un peu la patte. Le lac Traful est d'une beauté à couper le souffle. A sept-cent mètres d'altitude, au milieu des sommets recouverts de pins, il parait vierge de l'empreinte de l'homme. Nous profitons du soleil pour y faire une toilette de chat, seuls au monde, les ruminants se gavants d'églantiers.
Non loin, au village de Villa Traful, Joacquin le garde du parc nous prête un champ pour faire une journée de repos. Voici presque une semaine que nous cheminons. Le temps passe vite, les kilomètres un peu moins à raison d'une vingtaine par jour. Lors de cet arrêt, nous allons poser la première plainte de notre vie à la demande de Joacquin. Il a fallu que ca arrive en Argentine. De cette manière, la police est censée aller voir les frères di Pasquale pour résoudre ce problème de passage. Une copie va au garde du parc. Même s'il ne faut pas trop compter dessus, peut-être que cela pourra apporter une once de changement pour les locaux. Le chef de poste est nouveau et ne les connait pas, si pour une fois il pouvait faire du zèle dans ce sens.
Nous rencontrons aussi Christian dont les chevaux sont dans le même champ que nous. Sa compagnie et la simplicité des relations autour d'un bon barbecue est des plus revigorante. Avant de partir, il tient à nous montrer la cascade. Avec la délicatesse d'un cheval, Mouloud en profite pour faire un accrocs aux malettes de bât. La déchirure en valait la chandelle, la vue est vertigineuse. Savourant cette balade en compagne de Christian, il est bientôt l'heure de se séparer. Il nous indique quelques étapes sur notre chemin que nous ajoutons à celles données par Naiara.
Soirée au coin du feu au pied d'hostiles montagnes enneigées à la pointe du lac, col à neuf-cent trente mètres d'altitude à l'ombre glacée, forêt de bambous et d'arbres gigantissimes à perte de vue, matins gelés faisant tomber le moral dans les chaussettes humides, rayons de soleils réconfortants. Tout est à la fois beau, ennivrant et dur. La joie du voyage à cheval, le goût de la liberté et un climat difficile. Des rencontres agréables ou déplaisantes. A l'image de ces paysages resplendissants que l'homme saccage en les clôturants et en les déchirant d'une route bientôt asphaltée. Notre baromètre varie sans cesse. En passant par les Mapuches souriants, les villageois curieux, le gaucho bourré invitant à partager son asado, les riches propriétaires terriens hospitaliers ou non, les employés serviables, nous atterrissons chez Carmen et Orlando. Leur petite bicoque est plantée au milieu d'un film d'épouvante. De la mousse verdâtre semblable à des toiles d'araignées pend aux arbres déplumés. Le ciel est bas et gris. Les cris stridents des éperviers déchirent l'atmosphère brumeuse. Mais chez eux, la chaleur humaine y est bien présente. Ils sont employés de la grande estancia sur laquelle est construite leur cabane. Pauvres de biens et riches de coeur. Ils nous content leur quotidien, leur vie au campo, son dur travail de bucheron, le peu de considération que peuvent avoir des patrons pour de simples paysans illettrés. Comme beaucoup d'autres, les plus grandes rentrées de cette estancia sont les randonnés à cheval et la chasse sportive. Des cerfs d'élevage reproduits dans cette ferme sont lachés dans le parc national pour que de riches chasseurs étrangers viennent les truffer de plombs. Ensuite l'on prétexte l'invasion du cerf nord américain pour développer cette activité. Par deux fois, Carmen et Orlando refusent de nous laisser partir sans avoir partagé leur repas et bu le maté. Ils avaient raison, nous avons besoin de quelque chose de solide dans le ventre pour affronter l'aventure... et les intempéries. Au bout de dix kilomètres, nous sommes trempés, frigorifiés. Le vent se lève et les chevaux deviennent nerveux. Nous cherchons un coin d'herbe pour les attacher et trouvons refuge dans le grand restaurant de Miguel. Gripsou nous fera même payer la remise non chauffée qui lui sert de chambre d'ami au milieu des crottes des ses pauvres chiens, attachés de jour comme de nuit. En plus de sa radinerie, il est pessimiste. Il nous conte tout un tas d'histoires catastrophiques sur les risques que nous encourons. A la vue du ciel bleu matinal, Clio lui fait remarquer son attitude négative. "On a la suerte !" s'exclame-t-elle, En route pour San Martin où nous ferons quelques provisions. Etape de vingt-cinq kilomètres où les chevaux sont exemplaires. Nous recroisons Naiara accompagnée de Lucas qui n'aura de cesse de nous recommander à ses amis.
L'arrivée en ville est des plus remarquable. Trois chevaux, deux chiens et deux gringos percés sillonnent les trottoirs, salués par les policiers interloqués. Sur le chemin, les gens nous ont tous indiqués un camping, mais le propriétaire reste aussi fermé que la grille. Il ne veut rien savoir. La nuit tombée, l'angoisse monte. Plutôt que de gratter le bitume, Godofredo broutte les rosiers du monsieur. Un jeune travaillant pour une fourragerie nous indique un espace vert. Nous installons le campement sous la pancarte "Prohibido acampar". A l'aube, nous avons bien sûr la visite des voisins et de la police municipale. Quelques vêtements chauds achetés plus tard, nous quittons cet enfer. Bavant sur les prés alentours à l'herbe touffue, nous nous dirigeons vers un club hippique. Les enfants sautent sur Clio et Kali, amis des tout petits. Nous profitons de l'opportunité pour y faire un arrêt de deux jours afin de reposer la troupe après quinze jours de cavalcade.